Peter Flinsch

L’homme dans l’art de Peter Flinsch

Denis-Daniel Boullé
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Dessiner, il l'a fait toute sa vie. Son journal intime : des carnets où il raconte jour après jour de petites scènes, esquisse une silhouette, un geste, une attitude prise sur le vif au détour d'une rue. De petits carnets qui sont aussi ses gammes, comme pour le musicien qui travaille son instrument quotidiennement. Peter Flinsch est peut-être un des grands méconnus parmi les dessinateurs, peintres et sculpteurs de Montréal. Méconnus? Du grand public, peut-être, mais dans les cercles d’amateurs d'art gais, son nom a déjà fait le tour du monde et son art fera l’objet d’un bel ouvrage, à paraître à la fin mai. Avec une vingtaine d'expositions aux États Unis et en Europe, principalement en Allemagne d'où il est originaire, Peter Flinsch a construit une œuvre d'une richesse exceptionnelle tant par l’importan­ce de sa production que par la qualité du trait de ses dessins. Selon Ross Higgins, qui signe le texte d'un livre abondamment illustré sur Peter Flinch, à paraître à la fin mai (Peter Flinsch — The Body in Question), l'estimation est difficile : «Si l'on comp­te les œuvres qu'il a vendues et celles qu'il a gar­dées, on peut avoisiner les vingt mille, vingt-cinq mille dessins, ce qui est considérable.»

L'œuvre s'étend sur plus de 50 ans pendant lesquelles Peter Flinsch a développé un style, son style, dans la tradition de l'expressionnisme allemand. La passion pour le dessin remonte à ses années de jeunesse en Allemagne. Élevé dans un château, entouré de tableaux et de sculptures, avec un grand-père qui fut un des plus grands historiens allemands de l'art, le jeune Peter Flinsch reçoit une formation classique, des études dans lesquelles l'art tient une grande place. «Jeune, il a imité des tableaux de maître», témoigne Christian Bédard, ami de longue date du peintre et directeur général du Regroupement des artistes en arts visuels du Québec. «Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il s'est orienté vers les décors pour des pièces de théâtre ou de danse.»
La Seconde Guerre mondiale laissera des traces pour le jeune adulte. Alors qu'il était soldat du troisième Reich, il sera emprisonné pour avoir eu des relations homo­sexuel­les avec des compagnons d'ar­me.

«De très mauvaises expériences avec l'autorité et l'homophobie l'ont marqué définitivement», explique Ross Higgins. Est-ce cette expérience qui le pousse à s'installer au Canada en 1951, à Vancou­ver, avant de déménager à Montréal où il fera carrière comme décorateur en chef à Radio-Canada jusqu'à la retraite? Chose certaine, ses carnets ne le quittaient jamais, que ce soit en se promenant, ou en assistant à des répétitions de chorégraphies, Peter Flinsch croquait sur le vif des mouvements, des expressions, dont il se servait pour la compo­sition d'œuvres plus impo­san­tes. «Je pense qu'il avait conscience que la thématique, du corps masculin dénudé ne pouvait intéresser les galeries en gé­né­ral, qu'il ne pouvait toucher qu'un public plus restreint, surtout dans les années cinquante et soixante. Il n'y avait alors aucune chance qu'il puisse vivre de sa création», avance Christian Bédard.

Même si Peter Flinsch dessine parfois aussi des femmes, pour Ross Higgins, «c'est avant tout une observation de ses sem­blables qui reflète et qui ex­prime un regard gai, par le choix des visages, des corps, des attitudes, des expressions». C'est ce sens de l'observation qui fascine Ross Higgins : «Il y a beaucoup d'humour, voire une vision satirique, dans la représentation d'archétypes gais, comme ces nombreuses toiles où le Village est représenté avec des hommes nus.»

Avec le temps, l'artiste a développé une technique plus libre et plus spontanée exprimant l'inspiration du moment. «À partir des années 60, l'expression est plus libre, moins figée», constate Ross Higgins. «Selon les techniques utilisées, les crayons, l'aquarelle, l'encre ou encore leur combinaison, ces petites œuvres pouvaient prendre quelques minutes ou quelques heures», ajoute Christian Bédard. Peter Flinsch s'est aussi intéressé à la sculpture, avec des statuettes représentant pour leur majorité des hommes, mais pas uniquement.

Évidemment, le livre consacré à ses représentations du corps masculin ne donnera qu'un aperçu de plus de cinquante ans de création à raison de plusieurs dessins par jour. De quoi donner le goût de découvrir une œuvre foisonnante, originale, riche de cette extraordinaire capacité de capter un mouvement fugitif, et à le rendre, dans toute sa force et sa beauté, d'un simple trait, précis et expressif. Peter Flinsch se plaît à dire qu'il est une caméra, un simple médium entre la réalité et la représentation. Modestie? Peut-être, mais si c’est le cas, il est un médium qui ne peut lais­ser indifférent.

Au mois d'avril, Peter Flinsch fêtera ses quatre-vingt-huit ans. «Même si sa production a ralenti, il a gardé toute sa verdeur et sa spontanéité, et la pure­té de son trait est toujours là, avec la même liberté et le même hu­mour», continue Chris­tian Bédard. «Il faut faire découvrir son œuvre aux jeunes générations, même si le circuit conventionnel des expositions ou des galeries peut être encore gêné par cette représentation d'hom­mes nus.»

Pour Ross Higgins, Flinsch est un véritable pionnier de l'art gai des années d'après guerre, ce qui devrait être reconnu. «L'œuvre est considé­rable et extraordinaire. Elle mérite une plus grande visibilité, aussi bien comme témoi­gnage de différentes époques que pour sa grande valeur artistique.»

PETER FLINSCH : THE BODY IN QUESTION, dessins de Peter Flinsch, analyse de Ross Higgins. Arsenal Pulp. Disponible à partir de la fin mai 2008, au prix de vente suggéré de 28 $.