Sylvie Lavoie, directrice de production chez Télé-Vision

Une femme de tête et de vision

Elisabeth Brousseau
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Entre deux tempêtes de neige, j’ai rencontré Sylvie Lavoie chez Kilo, rue Sainte-Catherine à Montréal. Un petit trésor de soirée dans le brouhaha de ce café décidément jamais désert. Malgré que je sois arrivée quelques minutes avant l’heure, elle m’attend déjà, un cosmopolitan à la main. Cette femme de carrière, après une chaude poignée de main, m’intimide un peu. Je sens, dans les premières minutes de l’entretien, que j’ai affaire à arriver au but. J’entends dans son débit et dans le choix de ses mots son goût inné pour l’efficacité. «Un peu de calme», que je me dis en mon for intérieur. Elle est impressionnante, certes, mais j’ai découvert une femme forte à la sensibilité probablement trop souvent cachée, qui m’a tout simplement ouvert son jeu. Voici le portrait d’une femme de tête en quête d’équilibre, une entêtée partisane de la communauté lesbienne. Gestionnaire de formation, Sylvie Lavoie est directrice de production depuis de nombreuses années dans le milieu de la télé. Elle a fait ses débuts pour des amis, entre deux shows, bénévole, en mode soutien. «C’est comme ça que ça a commencé pour moi». Elle s’est d’abord fait embaucher par Avantis où elle a travaillé à de nombreux événements et émissions de télévision. Elle compte à son actif de nombreuses émissions, notamment Décibel avec Nathalie Simard, La Fureur avec Véronique Cloutier, L’Île de Gildor avec Gildor Roy. Elle a également fait de nombreux spectacles tels La Fête de la musique avec Angèle Dubeau, les shows de la Saint-Jean-Baptiste au parc Maisonneuve et ceux des Plaines d’Abraham à Québec et le spectacle d’humour des Chick & Swell. Poursuivant toujours dans le même domaine, elle travaille depuis maintenant six ans pour l’entreprise Télé-Vision. Elle y occupe le poste de directrice de production pour de nombreux événements de variétés et de télévision au Québec. Son principal show télé, c’est l’émission Belle et Bum, avec Normand Brathwaite et, dit-elle, elle ne s’en lasse pas. «Le défi avec Belle et Bum ou des événements comme la Saint-Jean, c’est qu’il y a certes un show-télé à faire, mais il y a également un show-scène à produire.» En effet, c’est un double défi de faire en sorte que tout soit parfait à la fois pour la télé et pour la foule sur place.
Sylvie aime son métier et parle de ses collègues de travail comme on parle de ses frères et sœurs. Elle me décrit la grande famille artistique, la quantité importante de gais et de lesbiennes qui oeuvrent dans ce milieu avec passion et fierté. «J’adore mon travail. C’est plaisant parce que j’ai toujours le résultat final concret après les efforts parfois surhumains qu’il faut déployer pour y arriver». En effet, les horaires de boulot n’ont rien à voir avec le 9 à 5 qu’elle faisait chez Bell Canada, dans une autre vie. «Elle me raconte l’intensité du travail à faire, du stress, des délais qui ne peuvent être dépassés. C’est précisément son job de s’assurer que les coûts soient respectés. «Des semaines sans jour de congé, j’en ai beaucoup dans une année. Mais c’est la rançon à payer pour pouvoir travailler dans le domaine de la télévision qui est extrêmement convoité.» Le goût du spectacle semble l’avoir toujours animée. «Tous ceux qui font de la télé savent qu’ils ont de la chance. Souvent, on voit des gens très compétents qui ne trouvent pas de boulot, ou des jeunes qui veulent percer et qui y arrivent très difficilement. C’est un monde où le «bouche à oreille» compte pour beaucoup et où le «dis-moi qui tu connais…» est à la source des débouchés.
Après avoir englouti une rousse bien froide, la discussion change de ton. Sylvie se décide à m’ouvrir son jeu. «Tu sais, la vie est une éternelle recherche d’équilibre.» Elle me parle avec émotion de sa séparation d’avec sa conjointe de toujours. Après 18 ans de vie commune, la déchirure ne peut qu’être profonde. C’est bien beau le travail, mais la vie n’est pas que ça. Prédestinées par leur prénom commun, Sylvie a rencontré Sylvie en 1984, chez Bell Canada. «L’année où je suis arrivée à Montréal», me dit-elle, le sourire aux lèvres, comme si sa vie avait commencé dans la métropole. Sylvie est née à Dolbeau, au Saguenay-Lac-Saint-Jean. À 17 ans, elle a tout quitté pour aller vivre à Québec, où sa famille est finalement venue la rejoindre. «J’y ai vécu ma première expérience avec une femme, et ça a duré trois ans. À l’époque, il a vraiment fallu cacher ça, sinon j’aurais perdu mon boulot, c’est certain!» rigole-t-elle. De fil en aiguille, elle a choisi comme destination Montréal et se décrit aisément comme étant une femme tout ce qu’il y a de plus typiquement urbain. Elle parle de la ville avec amour et insiste : «si quelqu’un m’invite pour un pique-nique, il faut vraiment que ça soit arrangé d’avance!» S’asseoir dans le gazon est déjà une expérience un peu trop «nature» pour elle.
Puis la conversation tourne autour de ses passions. Sylvie me parle avec frénésie de son grand intérêt pour les livres, pour les films. «Je possède à peu près tous les DVD et tous les livres lesbiens qui se sont faits en français. J’ai aussi un goût insatiable et inexplicable pour les films chinois.» Quand je lui demande si elle est à proprement parler une collectionneuse, elle réfute ma suggestion. «Ce n’est pas une question de collectionner pour collectionner. Je pense vraiment qu’on doit encourager la communauté, simplement. Si j’achète des films lesbiens, même si certains ne sont pas très bons, c’est vrai… ça va permettre à ces réalisatrices-là d’en faire d’autres, d’améliorer leur art et d’éventuellement produire des films de qualité supérieure.» Impressionnée par cette valeur, je la fais promettre de m’envoyer quelques titres incontournables, convaincue du bien fondé d’investir dans ma communauté lesbienne, moi aussi. «C’est un geste presque politique», insiste-t-elle. Sylvie Lavoie est une lesbienne vraiment assumée qui a envie de mieux se connaître. Une femme avant tout et une lesbienne curieuse. Lors de l’entrevue, elle me raconte qu’elle revenait justement de la croisière Olivia Cruise dont plusieurs d’entre vous, lectrices, ont peut-être entendu parler via l’émission The L Word. Elle me raconte les 2000 femmes avec qui elle a partagé l’expérience. Elle me décrit le superbe bateau, le spectacle d’ouverture avec k.d. Lang, les activités tout le long du voyage, les îles visitées… Je l’écoute au fond parler de son désir de participer à la collectivité que forment les lesbiennes. Je la sens vouloir plus de solidarité entre femmes, plus de fierté entre gaies. «Certes, plusieurs sont masculines ou différentes de ce que la société voudrait qu’on soit, mais c’est nous, c’est ce que nous sommes, les lesbiennes. J’ai 49 ans et je m’engagerai toujours d’une manière ou d’une autre pour les femmes, pour les lesbiennes, pour la communauté gaie, parce que c’est ce que je suis.»