Le progrès en perspective

Gilles Marchildon
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Le militantisme ne connaît pas toujours la vertu de la patience, ni la perspective historique. Cela se comprend et se pardonne. La revendication peut même perdre un peu de son « mordant » si elle est trop modérée par une reconnaissance que le changement requiert du temps. Après tout, une revendication fondée n'accepte pas le statu quo et cherche le changement immédiat. Il reste certes beaucoup à faire pour atteindre la pleine égalité et la justice pour les personnes LGBT. Cependant, apprécions-nous pleinement les progrès réalisés? Ce mois-ci marque quarante ans depuis l'assassinat de Martin Luther King fils, le 4 avril, 1968. On ne peut nier que les droits civils pour les personnes noires ont connu de grands progrès. Au moment de cet assassinat, le Canada était plongé dans un débat houleux entourant un projet de loi omnibus très controversé en Chambre des Communes. Introduit par le ministre canadien de la Justice à l'époque, un dénommé Pierre Elliot Trudeau, le projet de loi visait plusieurs changements au Code criminel, dont la décriminalisation de l'homosexualité. En moins de quatre décennies, nous sommes passés d'un débat sur notre droit de ne pas se faire emprisonner à la reconnaissance juridique de notre droit égal au mariage civil.
Certains dirons que 40 ans, c'était attendre trop longtemps. De plus, la pleine égalite reste loin d'être complètement réalisée. Les personnes LGBT continuent à être les cibles démesurées de violence (et une étude récente vient de le souligner). Les jeunes en milieu scolaire souffrent toujours des effets néfastes de l'homophobie. Dans plusieurs pays du monde, l'homosexualité et la transexualité sont loins d'être acceptées, elles sont même punies par la peine de mort.
N'empêche que des signes encourageants sont incontournables au Canada et ailleurs. Nous pouvons légalement épouser une personne du même sexe. Nous ne pouvons pas perdre notre emploi ou nous faire refuser un service ou un logement sur la base de notre orientation sexuelle. Les règlements reliés à l'immigration reconnaissent les relations entre personnes gaies et lesbiennes. Des personnes homosexuelles se font élire sans que leur orientation ne soit un enjeu majeur. Les festivals de fierté LGBT prennent leur place dans l'éventail culturel de plusieurs grandes villes. Puis, nous avons le droit de nous rassembler. Il ne faut pas tenir cela pour acquis puisqu'ailleurs au monde, le geste conduirait à l'incarcération. Le mois prochain, un grand rassemblement LGBT aura lieu à Québec entre les 14 et 20 mai. La Coalition gaie et lesbienne du Québec (CGLQ, www.cglq.org) sera l'hôte de la 24e Conférence de l'ILGA, l'International Lesbian and Gay Association (ILGA, www.ilga.org). La Conférence permet de commémorer trois anniversaires : le 30e anniversaire de l'inclusion de l'orientation sexuelle comme motif de discrimination dans la Charte québécoise des droits et libertés, le 400e anniversaire de la Ville de Québec et le 30e anniversaire de l'ILGA. De plus, la Journée internationale contre l'homophobie (le 17 mai) sera soulignée pendant la Conférence (www.homophobie.org). Le 15 mai, le Président de l'Assemblée nationale du Québec, monsieur Michel Bissonnette, recevra la délégation officielle de l'ILGA au grand Salon Rouge de l'Assemblée Nationale – une première mondiale. Voilà une autre preuve du progrès qui s'effectue malgré la lenteur dont on pourrait l'accuser.
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Grand poisson gai gobe petit poisson gai
Une acquisition importante pour la communauté LGBT canadienne s'est récemment effectuée. Pink Triangle Press (PTP, voir www.pinktrianglepress.com), qui publie les journaux de la chaîne « Xtra » à Toronto, à Vancouver et à Ottawa (www.xtra.ca), a acheté son compétiteur torontois, le magazine « fab » (www.fabmagazine.com). Depuis 13 ans, « fab » offrait un format et un contenu éditorial qui ciblaient surtout les jeunes gais fréquentant les clubs ou boîtes. Pour l'instant, la direction de PTP veut rassurer les lecteurs que la publication va continuer à exister. PTP, fondé en 1971, est déjà un géant de l'édition LGBT au Canada, voire au niveau mondial. En plus des trois journaux, PTP publie les guides de la fierté dans les mêmes villes ainsi que des répertoires d'affaires LGBT et « The Guide », un magazine international du voyage gai (www.guidemag.com). PTP opère aussi sur Internet (www.squirt.org, www.cruiseline.ca) et à la télé (www.OUTtv.ca), rejoignant mensuellement plus d'un demi-million de personnes. Si certains déploreront une certaine monopolisation par une entreprise LGBT, d'autres y veront le signe que la communauté canadienne LGBT est réellement « arrivée en ville » puisque ses institutions imitent les grandes corporations. Le progrès?

*Gilles Marchildon est l’ancien directeur général d'Égale Canada, un groupe pancanadien qui se porte
à la défense des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées.