Les grands défis du vieillissement

Yves Lafontaine
Commentaires
Jusqu'à tout récemment, les «vieux» homosexuels optaient pour l’invisibilité, à l'image d'une vie tout entière placée sous le signe de la discrétion. Mais voilà que la première génération de gais au Québec (mais aussi dans la plupart des pays occidentaux) qui ont vécu leur vie hors du placard arrive au troisième âge. Cette génération a connu de multiples révolutions sociales, dont la révolution sexuelle, l’émergence de quartiers gais, la reconnaissance des conjoints de même sexe et le mariage gai. Si bien que de nos jours, nul ne peut contester légalement le droit à la liberté de vivre ouvertement son orientation sexuelle. Selon les diverses estimations, il y aurait entre 75 000 et 100 0000 aînés d’orientation homosexuelle au Québec. Et ce nombre est évidemment appelé à croître dans les prochaines années avec l'arrivée en masse des baby-boomers dans le troisième âge. Bien sûr, ils auront des besoins qui seront sensiblement similaires à ceux de l'ensemble des personnes âgées. Mais ils seront appelés, compte tenu de leur orientation sexuelle, à affronter des difficultés supplémentaires, dont l’isolement encore plus grand du fait de l’absence d’enfants dans la majorité des cas.
On ne peut pas parler de vieillissement sans affronter les problèmes de santé, de transmission de patrimoine, mais bien plus encore d'accompagnement, sous le signe de la dignité. Tout le monde sait que le vieillissement s'accompagne d'un ralentissement du métabolisme, qui souvent s'aggrave par diverses maladies. La présence du VIH dans la vie de nombre d’entre eux rend la situation très complexe. Vieillir apporte à chacun son lot d’inquiétudes, voire d’anxiétés , quand on vit avec le VIH, on n’y échappe pas, bien au contraire. Bien que l’espérance de vie des personnes séropositives soit maintenant plus grande qu’elle ne l’était il y a seulement 12 ans, on estime que le vieillissement du corps est plus rapide, car ce dernier doit lutter de manière continuelle et s’adapter aux traitements et à leurs effets secon­daires. J'ajouterai au passage que les transsexuel(le)s âgé(e)s découvrent, eux aussi, une situation inédite : être vieux et trans. La société aujourd'hui ne sait pas comment y répondre.
Mais l'accompagnement n'est pas que social. Aujourd'hui, dans les établissements spécialisés, il est difficile pour les couples de vivre ensemble, d'autant plus si l'on est homosexuel. Pourquoi serait-il « interdit » de vivre la fin de sa vie avec le partenaire avec qui on en a partagé plusieurs étapes ? Et pourtant, souvent, les établissements s'y refusent ou bien ne le favorisent pas.
Il faut répondre à tous ces aspects : vivre dignement et correctement. Il faut réfléchir ensemble au type de structures que l'on souhaite. Différents choix peuvent être faits : soit habiter chez soi, soit chez des proches, soit en résidences médicalisées, soit en établissements. Tous apportent des avantages et des inconvénients. Ce choix se fait souvent selon des contraintes, plus que selon une volonté. Nous devons proposer des solutions d'accompagnement pour chaque structure choisie, où l'orientation sexuelle ou l'identité de genre ne doivent pas être un frein.
S’il faut en croire les études sur les homosexuels âgés, le réseau de la santé et des services sociaux n'est actuellement pas adapté à cette clientèle. Idem pour les structures institutionnelles et communautaires actuelles. Les attitudes homophobes conscientes et inconscientes, de même qu’un manque de connaissances spécifiques des besoins de la communauté gaie, viennent s’ajouter au manque de ressources des réseaux de soin et d'entraide.
L'absence de reconnaissance des modèles gais âgés est un autre obstacle à ne pas négliger . Et la peur d'être isolé une fois hébergé n'est pas exagérée. Ce n'est pas une peur intuitive, encore moins marginale. Plusieurs recherches ont montré que les aînés craignent de révéler leur orientation sexuelle aux employés du réseau de la santé et des services sociaux principalement par peur de représailles. Cet état de fait ne serait pas sans conséquence, puisqu'il amène les homosexuels à consulter le moins possible, voire à éviter le réseau public de la santé, a d'ailleurs démontré une étude québécoise menée en 2003.
Il faut dire que l'acceptation reste difficile, surtout en ce qui a trait aux amis, qui prennent naturellement le relais des descendants, absents chez plusieurs membres de cette communauté. Malgré leurs bonnes intentions, ces proches aidants ne sont généralement pas reconnus par les autorités soignantes ou communautaires. Quand il s'agit de prendre des décisions de nature médicale, les amis sont même carrément écartés, ce qui n’a aucun sens, surtout quand on sait que ce sont souvent là leurs seules relations!
D'ici à ce que les perceptions changent dans le réseau de la santé, l'isolement restera le lot quotidien d'une majorité. Sur ce point, la communauté gaie, qui survalorise souvent la jeunesse et concourt indirectement à l'isolement des personnes âgées, devra d'ailleurs faire son examen de conscience. Fugues, comme d’autres (la Fondation Émergence et Gai Écoute, qui sont intervenus l’automne dernier lors de la consultation publique sur la condition des aînés), est déjà prêt à faire sa part et à leur donner la parole et une présence visuelle plus fréquente. D’ailleurs, notre modèle en couverture, ce mois-ci, l’artiste peintre Peter Flinsh, est notre premier octogénaire…
Parlant d’âge vénérable, j’aimerais souligner l’entrée de Fugues, ce mois-ci, dans sa vingt-cinquième année. Fondé à la fin mars 1984, Fugues a su se renouveler au fil des ans pour rester non seulement pertinent pour ceux qui aiment s’éclater la nuit, mais pour tous les gais, quels que soient leurs intérêts. Au cours de la prochaine années, nous soulignerons de diverses manières cet anniversaire en dévoilant tour à tour la nouvelle maquette du magazine, en lançant une version plus adaptée au présent de notre populaire portail Internet (fugues.com) et en intégrant au contenu du magazine de nouvelles chroniques. Quelques événements spéciaux marqueront également le 25e anniversaire au début de 2009.