De l'espoir à la prudence

Yves Lafontaine
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Sur la base d’une synthèse des données disponibles actuellement, la Commission fédérale suisse pour les pro­blè­mes liés au sida annonçait, le 30 janvier dernier, qu’une personne suivant avec succès un traitement anti-rétroviral ne transmet pas le VIH par voie sexuelle. Les patients séropositifs, qui ont un partenaire régulier séronégatif, pourraient donc redécouvrir la jouissance «au naturel» sous certaines conditions : la thérapie anti-rétrovirale doit avoir supprimé les virus dans le sang depuis au moins six mois, de sorte que ceux-ci ne puissent plus être décelés; cette thérapie doit être systématiquement suivie par le patient (observance rigoureuse) et contrôlée régulièrement par un médecin. Finalement, le patient ne doit pas être atteint d’une autre infection sexuellement transmissible (IST). Cette stratégie de prévention a des similarités avec l’approche naturelle mise en place dans bien des couples gais où les deux partenaires sont séronégatifs et où on n’utilise plus le condom après avoir passé avec succès des tests de dépistage. Il s’agit évidemment d’un accord fondé sur la confiance, une confiance pas toujours évidente à donner. Il faut que le partenaire qui a pris un risque avec une personne d’un soir, avertisse son ami et envisage de recommencer à porter des condoms et à passer des tests de dépistage.

Suite à la diffusion de l’organisme suisse, certains gais pourraient prendre la décision de renoncer aux mesures de protection pendant des rapports sexuels. Il est donc important de réfléchir aux conséquences de cette annonce, en termes de prévention. Ce que les études nous disent, c’est que le risque ne dépend plus seulement du statut sérologique mais aussi de l’efficacité du traitement et de son impact sur la présence ou non de virus dans le sperme. Sans en avoir l’air, la notion de risque vient de se voir modifiée. Il devient primordial d’insister encore plus que jamais sur le dépistage régulier.

Si une partie des rapports sans condom ne transmettent pas le virus, encore faut-il pouvoir en mesurer la part. Et qui dit mesure, dit tests. Des tests virologiques, évidemment, sur une base régulière, mais aussi des tests de dépistage du VIH. On estime qu’une part importante des nouvelles contaminations est le fait de personnes en début d’infection alors qu’elles se croient séronégatives. Plus que jamais, il est important de savoir le plus tôt possible si l’on est ou non séropositif. Car c’est en commençant les traitements au bon moment que l’on obtient les meilleurs résultats, mais c’est aussi une manière de limiter la propagation du virus. Les chercheurs d’Argus (qui ont fait enquête auprès des hommes ayant des relations avec d’autres hommes à Montréal) nous apprennent ce mois-ci, dans Fugues, que près du quart des hommes séropositifs ignorent qu’ils sont porteurs du virus. Ces hommes ne suivent donc pas de traitement et sont donc tous potentiellement contagieux lorsque leurs pratiques sexuelles ne sont pas protégées.

Il faut espérer que les conclusions des chercheurs inciteront plus d’hommes gais à effectuer régulièrement un test de dépistage et forceront ceux qui suivent un traitement à respecter la thérapie prescrite. En outre, ces résultats pourraient changer considérablement l'approche des médecins. Le succès constaté des thérapies pourrait devenir une indication de traitement. On pourrait peut-être réévaluer avec les séropositifs qui ont une activité sexuelle élevée et qui ne sont pas en trithérapie, — parce que leur système immunitaire n'en a pas besoin pour le moment — s'il ne serait pas pertinent de les traiter plus rapidement.

La prévention devra aussi s’adapter à cette évolution des connaissances relatives aux risques quant au VIH et aux IST. Outre le port du condom avec des partenaires occasionnels, il faudra inciter les hommes ayant des relations à risque avec d’autres hommes à passer plus régulièrement des tests de dépistage. Et il serait sans doute temps de parler de sérochoix ou de séroadaptation… On ne peut plus considérer l’ensemble des rapports sexuels sans condom, même chez les séropositifs, comme des pratiques à risques. S’ils pratiquent le sérochoix (en sélectionnant leurs partenaires selon leur statut sérologique), ils ne contaminent personne qui ne l’est déjà. S’ils sont sous traitement et que leur charge virale est indétectable (ce serait le cas de près de 70% des séropositifs sous thérapie à Montréal), ils ne peuvent plus contaminer leurs partenaires séronégatifs.
On le voit, avec cette nouvelle donne, la prévention pourrait devenir plus complexe. Alors, faut-il faire l’autruche ou s’en effrayer ? Le défi de prévention n’est pas insurmontable, mais il devient primordial d’adapter le message aux diverses clientèles sans créer différentes classes de gais. Parce qu’étant discriminés du fait du regard social sur la séropositivité, certains séropositifs pourraient avoir du mal à gérer leur stratégie de prévention. Il faudra y penser lorsqu'on élaborera les prochaines campagnes de prévention.

On peut se réjouir qu’au Québec la question de la santé gaie soit de plus en plus intégrée à la réflexion sur une lutte globale contre les infections transmissibles sexuellement (ITS). On a intégré des projets de santé gaie et de bien-être — la démarche de Séro-Zéro en la matière est exemplaire —, en particulier dans le cadre des actions contre le VIH, mais comme dans toute chose, le nerf de la guerre contre la propagation du VIH, c’est l’argent qu’on met dans la prévention. Les budgets alloués aux campagnes de prévention contre les MTS, qui ont très peu augmenté depuis 20 ans, doivent être augmentés. Car des campagnes de prévention, il en faut 12 mois par année. Et pas seulement à quelques reprises au cours de l’année.