Line Chamberland, Ph.D. en sociologie

Lesbienne, féministe, militante et scientifique

Elisabeth Brousseau
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Line Chamberland est sociologue, professeure au Cégep Maison­neu­ve de Montréal et professeure associée à l’Institut de recherche et d’études féministes de l’Uni­versité du Québec à Montréal. Je cherchais de­puis longtemps une bonne raison pour rencontrer personnalité des milieux féminis­te et lesbien. En bonne étudiante branchée comme je suis, j’ai reçu une invitation pour une soirée poésie érotique lesbienne à la librairie gaie SergEtRéal, au début du mois de novembre. En lisant le courriel jusqu’au bout, j’ai rapidement réalisé que c’était Line Chamberland elle-même qui serait hôtesse de l’événement. J’ai saisi l’occasion en me rendant à la soirée. De là, une rencontre a pu être prévue le lendemain à son bureau de l’UQAM, rue Berri. Je me présente et me lance ainsi : «Satisfaite de la soirée d’hier?», avant de m’introduire, curieuse, dans son bureau. Des images lesbiennes tapissent les murs, des posters de congrès gais et transgenres de partout dans le monde décorent ce haut lieu de réflexion. Après nous être mises à l’aise, nous entamons l’interview sur un ton qui ressemble plus à celui d’une discussion. Enfin, Line Chamberland m’ouvre son jeu et ne cache rien de sa vie; au contraire, c’est avec une grande part d’humilité qu’elle me raconte sa grande aventure lesbienne, féministe, militante et scientifique.
Native de Québec, Line Chamberland a grandi autour de la capitale nationale. Dès le début des années 70, elle se retrouve à Montréal dans des milieux contestataires, militants, syndicalistes et féministes. Elle habite alors dans une commune où les expériences de toutes sortes visent à forger une nouvelle identité pour des jeunes comme elle, en constante recherche. Parmi ceux qui l’entourent, certains sont gais, d’autres lesbien­nes, d’autres explorent tous les aspects de la sexualité, car les mentalités de l’époque permettent ce genre d’expérimentations. Line fréquente des garçons de son âge avec qui elle considère avoir trop peu en commun. «J’ai toujours refusé d’apprendre à cuisiner» et elle prend conscience qu’elle ne correspondait pas aux attentes des hommes. Elle voit déjà clairement les rapports de pouvoir, de genre et de sexe qui dirigent les relations entre les unes et les autres. Puis, lentement elle jette son regard sur les femmes et réalise qu’elles valent d’être aimées. «J’avais déjà rompu un certain nombre de liens, du fait d’habiter en groupe, dans un milieu très militant, alors ont débuté mes relations avec les femmes et rien, dans ce cadre-là, n’était vraiment mal vu, au contraire.» Elle décrit cette époque de l’histoire comme étant une période d’affirmation collective qui lui a permis de s’affirmer elle-même. Mais être lesbienne n’allait pas être aussi facile, et nos propres préjugés sont souvent un frein à notre émancipation personnelle.
Line assumait lentement son homosexualité à mesure que les années passaient. Sa maîtrise en sociologie complétée, elle enseignait au Cégep, mais ne pouvait totalement encore s’exprimer comme lesbienne publiquement. Elle était discrète au travail, se contentant de porter le pantalon sans militer ou se faire emblème d’une réalité nouvellement acceptable socialement. La semaine, elle vivait sa vie professionnelle sans aborder trop de questions personnelles au boulot, et le week-end, elle poursuivait son militantisme en participant aux manifestations féministes, syndicalistes et lesbiennes qui s’organisaient à Montréal. «Tu tiens la pancarte, mais ta vie privée est très discrète», m’avoue-t-elle, consciente de la contradiction. Mais Line Chamberland n’en restera pas là. Elle décide, vers la fin des années 80, de s’inscrire au doctorat en sociologie à l’Université de Montréal. Une importante question se pose alors : celle de son sujet de thèse qui devra porter sur l’identité sexuelle, l’homosexualité. Comme dans tout bon milieu intellectuel, la réalisation d’un doctorat est une étape fort intense et ardue d’une carrière académique. Tous ses collègues se sont alors intéressés à son projet de thèse et, lentement, cela a permis à Line de dévoiler son intérêt pour la question lesbienne. Line ne décrit pas cette période de sa vie comme une «libération» à proprement parler, mais comme une étape de l’âge adulte qui vise à s’assumer totalement aux yeux des autres, à paraître soi-même et à s’affirmer.
Son doctorat aujourd’hui complété depuis de nombreuses années, la sociologue lesbienne se penche sur tout ce qui a trait à la question de l’homosexualité, de l’identité sexuelle, de la marginalisation sexuelle, le sexisme, les métiers non tradictionnels, l’hétérosexisme, l’homoparentalité, ou l’homosexualité en lien avec le vieillissement. Depuis quelque temps, elle a mis sur pied et enseigne, entre autres, le cours «Homosexualité et société» à l’UQAM. À feuilleter son curriculum vitae bien rempli, on reste impressionné par autant de publications aux thématiques diverses, toutes en lien avec l’homosexualité. Il faut dire qu’avec les années, elle a piloté, seule ou avec d’autres scientifiques de domaines connexes à la sociologie, de nombreux projets de rédaction, de vulgarisation et de travaux scientifiques scientifiques. Certains d’entre vous l’ont peut-être remarquée lorsqu’elle a pris part aux conférences en marge des derniers OutGames mondiaux à Montréal : elle y a présenté les résultats d’une importante recherche sur l’homosexualité en milieu de travail.
Il faut dire que les sciences sociales s’ouvrent lentement à des projets de recherche tels que ceux qu’anime Line Chamberland. Il est encore difficile de percer dans le domaine purement académique avec un bagage de spécialités sur les questions gaies ou relatives à l’identité sexuelle. Au moment où Line a commencé son doctorat, très peu d’écrits scientifiques existaient sur ces questions pourtant aujourd’hui très présentes sur la place publique et dans l’actualité. Même de nos jours, aucune université francophone au Québec n’a encore de département qui accepte de donner une grande place à ce genre de questions, et le portrait n’est guère plus rose en Europe. Il n’y a qu’aux États-Unis que l’on puisse voir des Universités ouvrir des espaces de réflexion scientifique au sujet de l’homosexualité. Comme chacun le sait, les budgets de recherche sont fort insuffisants à une époque où le financement des universités est en éternelle restriction budgétaire et où toute dépense rime avec déficit. Mais Line Chamberland tire son épingle du jeu en s’associant à des groupes de recherche multidisciplinaires et participe autant sur le plan intellectuel de la recherche que sur les plans militant et social. Voilà le portrait d’une lesbienne intellectuelle facile d’approche, vraie et aux valeurs de gauche comme il ne s’en fait (presque) plus.