Mona Greenbaum, Présidente-fondatrice de l’Association des mères lesbiennes

Militante, épouse et mère

Elisabeth Brousseau
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Mona Greenbaum est une réelle star du militantisme lesbien au Québec et au Canada. J’ai voulu savoir ce qui nourrit son ardeur indéfectible à défendre la cause gaie dans son ensemble. Généreusement, elle m’a accordé une entrevue matinale, à l’heure des poules. Portrait d’une lesbienne qui se lève tôt. J’arrive bientôt au tournant de la trentaine et mon horloge biologique fait des siennes. Le tout au grand dam de ceux qui m’entourent, soumis à des questionnaires en bonne et due forme sur la fameuse question des enfants. Puisque chez les couples lesbiens, en général, ce n’est pas le genre de chose qui arrive «par accident», il faut prévoir le coup avant de tomber enceinte. Mais comme la vie est faite de hasards, je suis tombée sur un «vieux» dépliant de l’A.M.L., l’Association des mères lesbiennes. Après quelques recherches sur le Web, j’ai téléphoné à Mona Greenbaum, question de vous convaincre, chères lectrices, que certaines lesbiennes près de chez vous ne chôment pas, bien au contraire. Cette militante vraiment hors du commun figure parmi les femmes ayant le plus contribué à faire avancer les dossiers gays au cours des dix dernières années au Canada. Si vous vous souvenez, l’avancement légal des droits homosexuels a été fulgurant durant cette période. On compte, entre autres, la légalisation de l’union civile, le droit à l’adoption d’enfants par un conjoint de même sexe, le droit à deux parents de même sexe de figurer sur l’acte de naissance d’un enfant, et plus récemment, la légalisation du mariage gai et celle du divorce gai qui s’ensuit inévitablement. Mona Greenbaum n’est pas étrangère à plusieurs de ces changements sociaux importants. Voyons un peu ses motivations profondes.
Mona était en couple avec Nicole depuis plus de huit années lorsque la question la procréation s’est posée. Biochimiste de formation, elle était directrice de laboratoire dans un hôpital montréalais. Avec sa conjointe, médecin de carrière, elle s’est demandé quelle était la meilleure méthode pour procréer. Si l’insémination artificielle était de loin la meilleure méthode pour elles, elles ont vite dû se rendre à l’évidence : les les-biennes (ainsi que les femmes non mariées, ne nous méprenons pas) ne pouvaient pas se faire inséminer,
et ce, par simple discrimination. Aucune loi ne le prohibait réellement, simplement les règles déontologiques des diverses cliniques les empêchaient. Elles ont eu recours à divers stratagèmes pour trouver du sperme via les États-unis et ont procédé, chez un médecin-collègue, à l’insémination de Mona. Si le succès de l’insémination de Mona a été retentissant, l’heureux couple enceinte a réfléchi sérieusement au problème de la discrimination envers les femmes gaies désireuses d’avoir des enfants. Déjà peu après l’accouchement de Léo, un superbe bébé garçon, les deux mères préparaient ce qui allait devenir, à l’été 1998, l’Association des mères lesbiennes. De toutes leurs copines lesbiennes, aucune à l’époque ne souhaitait sérieusement tomber en famille, ni même considérer le projet. Mais Mona ne voulait pas rester dans l’ombre, ni laisser sa famille dans l’isolement. Convaincues que plusieurs autres familles homoparentales comme la leur existaient, Nicole et elle ont installé plusieurs pancartes et invitations un peu partout pour solliciter des mères à participer à une rencontre. Et dès le premier soir, des douzaines de couples se sont présentés dans leur salon, tour à tour, à la recherche de familles similaires à la leur. «Le succès a été presque instantané, parce qu’il y avait vraiment un besoin pour ce genre de regroupement». Effectivement, rien ni personne ne parlait à l’époque des familles homoparentales, ce dernier mot n’existait même pas, mais «l’existence de l’A.M.L. a fait la différence», insiste-t-elle.
Mona me raconte qu’elle n’a jamais été victime de discrimination avant d’avoir le projet d’enfanter. Cela l’a tellement butée à des préjugés, à des comportements hétérosexistes et parfois même homophobes, qu’elle a trouvé une motivation incomparable pour la cause gaie, lesbienne et tout ce qui touche de près ou de loin la famille. Cette institution québécoise ne se remue pas comme on veut et quand on veut, Mona et Nicole en savent quelque chose. En effet, elles ont dû se battre sur plusieurs plans pour faire avancer leurs droits et, par le fait même, ceux de toute la communauté. D’abord parce que le couple voulait que Nicole ait une reconnaissance parentale juridiquement viable. Plus largement, l’idée était aussi de faire grandir Léo, qui peu après a eu un frère, Simon, dans un monde où avoir deux mamans n’est pas un crime, n’est pas non plus une tare. Même si les enfants sont trop souvent cruels et méchants à l’école, les parents, les profs et l’état peuvent intervenir pour changer les mentalités. Évidemment, on ne parlait jamais des familles homoparentales auparavant, alors il était difficile de les reconnaître, mais grâce à Mona et à sa conjointe, après plusieurs batailles juridiques en première instance et en appel, Nicole a pu adopter ses propres enfants, ceux qui biologiquement ont grandi dans le ventre de Mona.
Lorsque Nicole a été reconnue comme parent légal de Léo et de Simon, Mona aurait pu retourner à ses projets professionnels. Mais déjà impliquée dans la communauté et l’A.M.L. fonctionnant à plein, elle a choisi de poursuivre sa lutte militante pour l’avancement des droits gais. Elle y trouve un réel sens à sa vie et elle n’hésite pas à foncer pour faire bouger les choses. Après maintenant près de dix ans d’existence, l’Association des mères lesbiennes vole de ses propres ailes. Mona Greenbaum en est toujours la présidente-fondatrice, mais cela ne prend qu’une petite part de son agenda bien rempli. Elle travaille à plusieurs projets, dont celui de Ulysse et Alice, un livre éducatif pour enfants publié aux Éditions Remue-Ménage (2006), distribué en France, en Belgique et au Québec. L’histoire tourne autour d’Ulysse, un petit garçon qui a deux mamans, et d’une souris prénommée Alice. Avec son équipe, Mona travaille d’arrache-pied à tenter de faire intégrer ce livre dans les écoles afin de permettre aux enfants de tous types de familles de savoir qu’il en existe des différentes. Pour les enfants issus de familles homoparentales, cela aurait un impact majeur de voir que leur famille aussi est normale et que certaines histoires parlent de leur réalité familiale. Mona insiste : «Sur le plan juridique, les gais sont peut-être égaux aux hétéros, mais socialement parlant, il reste beaucoup à faire», et c’est un fait. C’est sur cette question que Mona travaille directement, s’affairant à créer des moteurs de changement et d’évolution des mentalités. Partons à la suite de cette militante et, plutôt que de vivre dans l’ombre comme des lesbiennes invisibles, faisons valoir qui nous sommes et tenons-nous debout.