Pas rose le sang rose

Gilles Marchildon
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Lorsqu'il s'agit de crimes motivés par la haine, la communauté LGBT ressemble parfois à la société en général : personne n'aime en parler. Ça se comprend à un certain niveau, car ce genre de crimes est particulièrement déplaisant. Les armes utilisées – une branche d'arbre, un bâton de baseball, une bouteille de bière cassée, un couteau exacto, une pierre, une pipe ou un poteau en métal – produisent des gâchis qui nous repoussent par leur laideur. De plus, certaines personnes peuvent croire que si on n'en parle pas, si on ignore l'existence de la violence homophobe, le problème n'existera plus.
Nous, les membres de la communauté LGBT, sommes tout aussi coupables que la société hétéro-sexuelle si on passe sous silence ce fléau social. En quelque sorte, nous devenons complices de
la violence homophobe en l'ignorant. Il faut en parler si nous voulons un jour l'éliminer.
Douglas Janoff a bien voulu en parler. Au fait, il a consacré neuf ans à faire de la recherche puis à analyser plus de 350 agressions et 120 homicides perpétrés au Canada sur les personnes gaies et lesbiennes entre 1990 et 2004. Ce nombre serait même plus élevé si tous les crimes de ce genre étaient rapportés.
L'ouvrage de M. Janoff, Pink Blood : La violence homophobe au Canada, vient d'être publié par les éditions Triptyque. Il s'agit de la première étude de cas de portée pancanadienne à paraître en français sur le thème de la violence homophobe.
D'abord paru en anglais en 2005 aux Presses de l'Université de Toronto, le livre a déjà servi dans le programme d'enseignement de plusieurs facultés universitaires cana-diennes. (Voir www.pinkblood.ca pour plus de détails et pour commander.)
Le sujet abordé n'est pas facile ni toujours agréable. L'auteur n'amoindrit pas le choc de la violence faite aux victimes assassinées, même si le langage reste très objectif.
En plus des homicides commis contre les personnes homosexuelles, M. Janoff examine d'un œil critique le concept de l'homophobie, le comportement homophobe des policiers et les procédures judiciaires homophobes, l'allégation d'avance sexuelle invoquée comme moyen de défense, puis les lois (ou leur absence) visant la violence homophobe et transphobe au Canada.
Qu'est-ce qui a motivé Douglas Janoff à poursuivre cette recherche souvent macabre? Alors qu'il vivait à Vancouver, un de ses amis s'est fait agresser. Le traitement qu'a subi son ami, l'indifférence et le manque d'appui, l'homophobie qui a joué un rôle prépondérant dans le crime, l'ont propulsé. Il suivra même un cours en criminologie à l'institut Simon Fraser pour se familiariser avec la façon dont on mène les enquêtes au Canada et pour mieux connaître le droit criminel. Bref, il en a eu assez du silence entourant la violence homophobe. D'ailleurs, l'auteur dédie son ouvrage aux victimes.
Sa recherche fut difficile, car l'homophobie n'est souvent pas mentionnée lors des enquêtes et des procès – même lorsqu'il est évident qu'elle guidait les actions des agresseurs. L'auteur a dû alors se fier à des récits d'amis et des familles des victimes, des groupes communautaires, puis de la presse gaie.
Comme M. Janoff l’a déclaré à Fugues (numéro de juillet 2005) : «Nous sommes dans la même situation que les femmes dans les années 80, quand le viol n'était pas considéré comme une circonstance aggravante lorsqu'on jugeait leurs agresseurs. Nous avons beaucoup de chemin à faire pour que les choses changent en ce domaine…» En plus de l'homophobie systémique, l'auteur souligne aussi «la part des victimes ou de la famille des victimes qui ne veulent pas que l'homosexualité de la personne agressée ou assassinée soit évoquée en Cour.»
Certes, la communauté LGBT peut célébrer les victoires juridiques des dernières années, notamment la reconnaissance du droit égal au mariage civil. Or, la violence homophobe perdure. La violence nous touche tous, qu'on ait été directement victime ou non. L'existence de la violence contribue à créer un climat de peur et de malaise. Surtout, le fait que le code criminel ne dicte pas de punitions plus sévères pour les crimes haineux envoie le message que ce genre de geste n'est pas plus grave qu'un autre. Il n'existe aucune loi pouvant aggraver les sanctions si la victime fut ciblée à cause de son appartenance à un groupe social particulier.
Bien qu'un juge puisse décider d'amplifier la sanction, la recherche de Douglas Janoff démontre que la notion de crime haineux n'a jamais été retenue contre les accusés.
Il faut briser le silence et exiger que nos lois reflètent la réalité de la violence homophobe.

*Gilles Marchildon est l’ancien directeur général d'Égale Canada, un groupe pancanadien qui se porte à la défense des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées.