Paryse Taillefer

Une femme d’exception, une dame de cœur

Elisabeth Brousseau
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Je connaissais son resto, « La Paryse », situé rue Ontario Est près de Saint-Denis. Je me souviens du menu qui réinvente avec brio le hamburger. Classique ou végétarien, il est à mille lieux du burger commun que vous risquez fort d’avoir avalé récemment. « Chez La Paryse, on ne fait rien à moitié. C’est un gage de succès! Tant qu’à faire les choses, on les fait bien et les ingrédients qu’on utilise sont de toute première qualité», dit Paryse Taillefer. C’est elle, l’heureuse propriétaire et co-fondatrice de ce restaurant désormais entré dans les mœurs Montréalaises. Chez «La Paryse», tout est préparé sur place, des frites maison, aux desserts revi­gorants. Vous préférez la laitue zen et les herbes végétales au bœuf triple A? Ce snack bar unique vous propose un menu à 50% végétarien. Inutile de réserver, vous ferez la file comme tout le monde à l’heure de pointe. J’ai rencontré Paryse Taillefer avant mes vacances, quelques jours après le gay pride où certaines d’entre vous l’auront vue dans la parade, assise dans une décapotable, tout sourire, nous envoyer la main à la Lady Di comme le veut la tradition. Débordée par son boulot, son resto, ses obligations, elle m’a donné rendez-vous chez elle, au cœur du quartier Rosemont à Montréal. Je suis d’abord accueillie par un gros chien enjoué, puis une main sincère se tend vers moi : je la saisis vigoureusement. Il faut dire que je suis très contente de faire sa rencontre. J’étais depuis un bon moment déjà à la recherche d’une lesbienne inspirante et leader dans le monde des affaires. Qui de mieux que Paryse Taillefer? croyais-je naïvement. Voilà qu’on s’assoit, une bouteille de blanc bien frais entre nous, dont elle fait elle-même l’importation privée. J’ignore complètement, à ce stade, si elle tente de m’impressionner pour l’entrevue. Pourtant, très rapidement, je comprends que j’ai tout faux.
Paryse est une femme d’exception qui présente plusieurs qualités très rares de nos jours. Certainement, on pourrait la qualifier d’entêtée. Entêtée à offrir le meilleur à sa clientèle et à partager ses réalisations, son succès, sa chance. À discuter avec elle, je comprends, bien vite que ce n’est pas parce qu’on bosse dans le domaine du burger qu’on fait n’importe quoi. «Quoiqu’on fasse, dans mon équipe, on le fait bien ou pas du tout», me dit-elle avec sérieux. Perfectionniste dans l’âme, Paryse est une humaniste, avant tout. Sa sincérité et sa générosité la rendent charismatique et attachante. Elle s’intéresse à la vie, au monde qui l’entoure, aux arts, aux sports, aux projets culturels, aux plus démunis. Moi qui croyais rencontrer une femme d’affaires, j’ai plutôt rencontré une dame de cœur!
Elle a fondé La Paryse en décembre 1980 avec sa meilleure pote de l’époque. Fille d’un papa restaurateur, cette ancienne étudiante en éducation spécialisée, puis en histoire de l’art, devenue enseignante, puis travailleuse de rue, s’est monté une équipe dédiée à la «cause» du resto. Elle avait 25 ans et Sylvie, sa partenaire dans le projet, en avait 24. Au tout début, l’argent était rare, mais le partage et le troc étaient d’usage. «Début des années 80, des amis, des artistes, des étudiants venaient manger gratuitement et faisaient la plonge en échange. On était heureuses de pouvoir aider les autres», dit-elle avec fierté. Et ce mandat, cette mentalité d’entraide et de soutien à la communauté, nous est toujours resté. Chaque année, La Paryse donne une partie de ses profits à des organisations souvent issues de la communauté gaie. Groupes sportifs, culturels, artistiques, à vocation éducative ou créative, Paryse met son honneur à redonner à la collectivité une partie de son gagne-pain. Remplie d’humilité, elle me raconte des anecdotes hautes en couleurs de l’historique du resto. Puis d’autres histoires bien roulées plus récentes. Elle me parle sans cesse de son équipe de travail. De ses employés. Des autres. Elle n’aime pas être en avant, et je l’ai senti dès notre première discussion au téléphone. Paryse a un côté très modeste en ce qui a trait à ses réussites personnelles et professionnelles. En fait, à ses yeux, la réussite du resto, c’est grâce à ses employés, qu’elle considère comme de la famille plutôt que comme une équipe de travail. J’étais très impressionnée d’apprendre que plusieurs des employés y travaillent depuis de nombreuses années. Certains étaient là depuis les débuts, soient 27 ans de service, d’autres 15 ou 20 ans. Dans la restauration, c’est très rare, mais ça explique l’ambiance amicalement urbaine qui fait de «La Paryse» un resto incontournable à Montréal. «J’ai créé La Paryse à l’époque, avec l’ambition de rendre ce petit resto à l’image de ce que je voudrais que la société soit», me confie-t-elle. À 52 ans, Paryse Taillefer est une femme forte et pleine de convictions. Toujours régulièrement présente au restaurant, elle songe depuis de nombreuses années non pas à dédoubler le concept de La Paryse en lui faisant une petite sœur rue Bernard, Mont-Royal ou Sainte-Catherine, mais bien à lui faire une maman, c’est-à-dire une version beaucoup plus mature. «Je songerais peut-être à faire une Paryse de mes 50 ans, puisque La Paryse de mes 25 ans s’est réalisée. Tout ce que j’ai appris, tout ce que j’ai expérimenté, ma grande passion pour les vins, mais surtout ma forte équipe; nous pourrions mettre le tout à profit dans un nouveau projet de restaurant.» Mais Paryse Taillefer hésite, peu motivée par l’appât du gain et déjà très affairée. «C’est l’énergie qui baisse dans la cinquantaine», me lance-t-elle, presque comme pour me prévenir, après lui avoir avoué mes 26 ans. Décidément, j’ai apprécié chaque minute de cette entrevue toute particulière avec Paryse, une femme stimulante par ses ambitions humaines.
Je suis ressortie de chez elle avec en tête des images des nombreuses toiles qu’arborent ses murs, des sta­tuettes, des photos, des sculptures parsemées dans son décor jovial, satisfaite d’une rencontre inspirante et rafraîchissante. Je n’ai pu m’empêcher, le lendemain midi, de faire un détour rue Ontario pour aller déguster un burger dégoulinant de saveurs accompagné de frites au ketchup comme je les aime. En prime : un gâteau au fromage frais fait main par nulle autre que Paryse elle-même.
La Paryse, 302, rue Ontario Est, Montréal