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Le culte de la perfection

Jusqu’où iriez vous ?

Éric Paquette
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J’habite Los Angeles depuis bientôt trois ans et il n’est pas rare qu’à la sortie des bars, mes amis et moi nous faisions solliciter par des groupes de recherche universitaires qui nous questionnent sur nos habitudes sexuelles. Le week-end dernier, c’est le club The Abbey, un des bars les plus branchés de West Hollywood, qui a occupé notre samedi soir. Autour du bar, une kyrielle de jeunes danseurs à gogo aux corps sculptés à la perfection, aux sourires presque aveuglants et à la chevelure abondante s’en donnaient à cœur joie sur les rythmes des DJ résidents, ce qui fait toujours le bonheur de la clientèle.
Vers 1h30 du matin, à la sortie du club, un jeune homme beau comme un dieu nous a abordé pour nous interroger sur le culte de la beauté. Puisque j’ai la réputation d’être assez volubile après plus de trois martinis, j’ai abordé la conversation d’un ton très enthousiaste et j’ai vite remarqué qu’il trimbalait un sac d’entraî­nement. Je me suis dis qu’avec son physique, il était probablement l’un de ces rats de gymnase. Il m’a alors confié que deux ans plus tôt, il pesait plus de 260 livres et qu’il se sentait alors invisible à West Hollywood... L’oxymoron le plus frappant que j’aie entendu à ce jour. Il me racontait qu’il était désespéré, que personne ne le regardait ou ne daignait lui payer un verre. Il a donc, pendant plusieurs mois, mangé un seul repas par jour, s’est bourré de laxatifs et d’eau chaude, et lorsqu’il voulait un cocktail, il se limitait à un Bacardi Coke Diet.
En l’interrogeant à mon tour sur les effets nocifs de ce régime, il m’a répondu qu’il préférait mourir d’un cancer du foie ou de malnutrition que d’être obèse à West Hollywood. Il préférait être regardé sur la piste de danse que d’espérer vivre vieux et en santé. J’étais triste pour lui, mais je dois admettre, avec gêne, que je comprenais ses motivations.
Cette anecdote, qui pourra paraître extrême pour certains d’entre vous, n’est qu’un des multiples cas d’hommes gais qui, dans leur quête de l’éternelle jeunesse, croient que le bonheur n’est possible que si leur physique est semblable à celui des modèles d’Abercrombie & Fitch.
Pour ajouter à la folie, je me dois de vous raconter une autre anecdote, malheureusement très loin de la légende urbaine. Sans le nommer, car il ne me le pardonnerait jamais, un de mes amis de L.A., adepte de baises sans lendemain, me raconte toujours en détails ses déboires ou réussites de la veille. Suite à une récente folle nuit, il m’a semblé très tourmenté, au point où j’ai insisté pour qu’il me raconte ce qui n’allait pas. Quand il s’est finalement ouvert à moi, j’étais complètement sidéré. Le partenaire en question trouvait que l’anus de mon ami était plus foncé que le reste de sa région anale, ce qui a bien entendu ruiné la partie de jambes en l’air, mais surtout, créé un complexe monstre chez mon ami. Depuis ce jour, il envisage, le plus sérieusement du monde, une intervention non chirurgicale, qui coûte environ 1300$ et qui promet de blanchir son anus et de donner une couleur uniforme à l’ensemble de la région.
Selon les statistiques du Board Certified Plastic Surgeon, le nombre d’hommes qui choisissent de subir des interventions esthétiques — chirurgicale ou non — est en croissance constante depuis 10 ans. En 2006, les hommes comptaient pour environ 15% des 10 millions de celles qui ont été pratiquées aux États-Unis.
Selon la même source, les interventions les plus populaires sont la liposuccion, la transplantation de cheveux et la rhinoplastie. Bien qu’il n’y ait pas de statistiques précises, les docteurs s’entendent pour dire que plus de 80% des hommes ayant recours aux interventions esthétiques sont gais. Et ces interventions et procédures représentent des coûts qui peuvent s’avérer énormes. Maintenir un corps parfait peut vous coûter la peau des fesses… Jetez simplement un coup d’oeil aux interventions les plus coourantes auprès de la communauté gaie de West Hollywood :

Injection des lèvres au collagène : 375 $
Traitement au laser pour éliminer les poils disgracieux : 450 $
Injection de Botox autour des yeux et sur le front : 500 $
Blanchiment des dents : 450 $
Entraîneur personnel 3 jours/semaine pour un mois : 600 $
Abonnement mensuel au salon de bronzage : 65 $
Liposuccion de l’abdomen : 4 000 $
Rhinoplastie : 3 500 $
Réduction mammaire masculine : 4 000 $
Transplantation capillaire : 1 200 $
Total : 15 140 $

Ce phénomène, exacerbé dans une ville comme West Hollywood, se répandra-t-il comme une trainée de poudre sur la communauté gaie nord-américaine? Il est difficile de dire dans quelle mesu­re. Ce qui est certain, toutefois, c’est qu’il n’y a plus grand-monde qui se surprenne à l’annonce d’une rhinoplastie, d’une lipposuccion ou d’une transplantation capillaire chez un ami. Mais, la tendance à West Hollywwod est de poursuivre les interventions jusqu’à ce que son corps semble parfait.
Vous, jusqu’où seriez-vous prêts à aller? Quatre, cinq, six interventions de suite ou plus? La prochaine fois que vous sortirez au Sky Club, au Parking ou au Unity, peut-être jouerez-vous à deviner qui a eu recours à des implants de pectoraux, à de multiples liposuccions ou qui rêve d’avoir un blanchiment... de dents. C’est fou comme vous avez l’esprit déplacé...