King Size

Les drag kings s’organisent à Montréal

Elisabeth Brousseau
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Celles d’entre nous qui sont amateures de la série The L Word, ont réalisé que les drag kings font partie du portrait lesbien américain. The L.A. à New York, le drag king (la version lesbienne de drag queen) n’est plus rare. Montréal a connu il y a plusieurs années un important groupe de kings qui se donnait en spectacle un peu partout en ville sous la bannière des Mambo Kings. Ceux-ci étant retraités depuis quelque temps, voilà qu’on voit apparaître un nouveau clan : King Size. Je les ai rencontrés pour vous. Lorsque j’ai contacté Nancy, 34 ans, mère d’un charmant garçon et prof d’anthropologie au cégep, j’ai tout de suite voulu la rencontrer, elle et son groupe. C’est sous le pseudonyme de Gary Dickinson qu’elle s’habille en homme et qu’elle a fondé le groupe King Size avec quelques connaissances intéressées. «Gary (son king) est une genre de brute au cœur tendre, insiste-t-elle. À mes yeux, il est un genre de motard aux cheveux longs avec de la virilité à revendre.» Enfin, j’ai voulu comprendre ce phénomène naissant. Après quelques courriels, King Size m’a invité chez un membre pilier du groupe, Nat King Pole. La majorité des membres étaient sur place ce vendredi soir pour visionner le dernier gros show qu’ils ont donné au Meow Mix du mois dernier à la Sala Rosa, rue St-Laurent. Entre 200 et 300 lesbiennes étaient sur place pour assister à leur performance. Certaines sont drôles, d’autres cochonnes, d’autres ludiques, et ma mère en trouverait certainement quelques-unes de mauvais goût. Mais, comme pour les drag queens font chez Mado, la drôlerie et la saloperie sont parfois bien proches l’une de l’autre : ça fait partie du burlesque du spectacle.
J’ai visionné avec les King leur dernière prestation et ai été parfois impressionnée et même surprise des styles, des genres, des succès et des réactions de la foule. Apparemment, les lesbiennes adorent ce genre de show impliquant godemichés en plastique, couilles de caoutchouc, faux poils, cravates et virilité à l’extrême. Les King, souvent, impliquent des drag queens dans leurs spectacles, question de montrer leur virilité à l’aide d’un contraste féminin. Les deux queens attitrées de King Size sont Gitsu Gay et Miss Thing, deux demoiselles qui se jettent irrémédiablement dans la gueule du loup. D’ailleurs, à un moment du show, on voit Gary Dickinson en attraper une par les cheveux et la violer théoriquement. Ce genre de geste gratuit et scandaleux fait hurler la foule de bonheur, de rires et de «More!», «Oui!» «Encore, encore!». La sexualité exacer­bée plaît parce qu’elle se débarrasse aisément des tabous. Sur la scène de King Size, on voit plus de «pénis» que la majorité des lesbiennes n’en ont vu dans toute leur vie. Tous formats et toutes couleurs confondus, le symbole phallique est omniprésent et fait partie de la tragicomédie mise en scène par les personnages du groupe.
J’ai bien aimé les voir en plein travail, sur la vidéo. Les chorégraphies sont parfois simples, parfois très caricaturales, c’est vrai, mais la représentation allégorique s’impose de plein fouet. On se questionne ainsi sur le message réellement véhiculé, mais c’est un début pour ce groupe qui n’est pas encore tout à fait parfaitement harmonisé. Si plusieurs y verraient l’avantage de présenter plusieurs styles, par ultime comparaison, les anciens Mambo Kings avaient un fini plus sérieux et plus homogène entre les personnages. Mais certains membres sont des débutants. D’autres sont clairement des fanas de la scène. Je pense à Nat King Pole, qui est le seul à chanter live sur scène. Il reprend des grands succès, dont il modifie entièrement les paroles pour passer ses propres messages. Gary Dickinson n’en est pas à son premier spectacle non plus : c’est lui qui a gagné la première place à un concours de Drag Kings amateurs en mai dernier, en compétition contre certains membres de son actuel groupe. Mitch Mitcham (alias Aaron, une graphiste de 29 ans) est une autre personne haute en couleurs de King Size. Gros bonnet aux allures parfois mafieuse, on se surprend de le rencontrer en femme coquette, pendentifs aux oreilles, les yeux maquillés pastels. Mais on ne peut pas se fier aux apparences. Bo Stallion en est un bon exemple. Intervenante psychosociale et étudiante céramiste, cette jeune femme de 28 ans débute dans le domaine du drag king. Elle dit apprécier particulièrement la drive de la scène. «Jamais je ne me mettrais sur une scène pour faire ce genre de truc en véritable moi. Mais déguisée en mec, la barbe au menton et l’entrejambe bien garnie, je me transforme en rock star sur les planches.» Quant à Rod Screwheart, une conseillère en orientation au secondaire plutôt timide, elle croit que la performance, c’est facile parce qu’on sait que c’est du showbiz quand on est ensemble sur la scène.
Un mélange entre fantasmes et personnages fictifs prend forme, s’entendent-elles pour dire. Chacune avoue faire du drag king pour diverses raisons. Certaines explorent leur potentiel masculin. D’autres y voient les limites de leur féminité. Certaines veulent faire ressortir les différentes facettes de leur personnalité. Chacune soutient aimer laisser beaucoup de place à son côté masculin. Mais le personnage qu’elles incarnent n’est pas nécessairement symbolique. Pour Nancy, son personnage Gary Dickinson est son mâle intérieur, qu’elle arrive ainsi à extérioriser. Pour Nathalie, alias Nat King Pole, la symbolique est plus faible. Son personnage change selon le spectacle et la chanson; elle l’adapte selon le contexte, de peace and love à sado-maso si ça sert le spectacle.
Tous les membres avouent être complètement sous le charme du public en délire. Leur première «King Bling», qu’on appelle affectueusement Miss Eva Vavoom (une fille qui «hang» avec les King), est désormais enregistrée. Littéralement, les lesbiennes en veulent toujours plus. Mais où peut-on les voir? King Size est en fait un regroupement de drag kings associés, mais indépendants. Chacun peut faire des show de son côté, mais ils pratiquent souvent ensemble et s’entraident lors d’événements communs. On les a vus à Star Search au Cabaret à Mado, au Cléopâtre et, plus récemment, au MeowMix de mars. Leurs prochains spectacles s’organisent autour du Transpride organisé avec l’UQAM ce mois-ci, et ils travaillent à monter un show qu’ils espèrent pouvoir présenter lors de Divers/Cité cet été. Ils préparent des numéros, montent leur site web, s’organisent et se structurent. Pour celles qui ne les connaissent pas encore, laissez-vous tenter! Vous en redemanderez.

Prochain spectacle des King Size, le 28 avril, au Cabaret Cléo, 1230, boul. Saint-Laurent, 2e étage. www.kingsize.ca