Camille avec 2 L

Illusion ou réalité

Julie Beauchamp
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«Ne t’en vas pas». Ces mots résonnent dans ma tête. Entre Porto qui me ronronne dans les oreilles et le téléphone qui ne cesse de sonner, je me terre sous les oreillers, je revois constamment la scène du « vous n’avez pas couché ensemble». Pourquoi me l’a-t-elle dit??? L’évidence même est qu’elle aurait dû me le cacher. Pourquoi tant d’honnêteté à ce moment-là? Pour qui, pour elle ou pour moi??? Qu’attendait-elle de moi? Que je la remercie car maintenant je sais que Marianne m’a trompée, que je peux profondément la détester ou voulait-elle simplement jouer franc jeu dès le début…aurait-elle dû se taire et ne rien dire du tout? Peu m’importe ces intentions, je ne veux pas les connaître et je ne veux surtout pas revoir Sophie. Je me suis sauvée de chez elle comme une voleuse, en courant dans tous les sens, totalement désorientée, je me sentais comme une toupie que l’on pistonne à une vitesse vertigineuse et qui va se fracasser contre un mur. Je me suis effondrée plus tard dans les bras d’Éloi, qui a transformé mon désarroi en colère souveraine pour au moins sauver mon égo.
Pourtant, ce matin, j’ai la vague impression qu’on vient de m’arracher le cœur pour la deuxième fois; est-ce possible une troisième transplantation?
J’entends la voix d’Éloi : «Camille, j’ai fait du café, viens, sors de ta tanière, il est presque une heure.»
Un million de questions se bousculent, c’est comme une course infernale, je n’arrive pas à trouver la bonne réponse, juste ces foutues questions : est-il plus facile de savoir que l’on vous trompe pendant votre relation ou de l’apprendre dans le lit d’une autre après la fin de votre couple? Bien sûr, on se dit : «c’est fini, je m’en fous…», mais je ne peux m’empêcher de regarder la réalité telle qu’elle est, Marianne m’a trompée avec Patricia à la fin de notre relation, mais pendant que nous étions ensemble, que s’est-il vraiment passé??? Est-ce que mon couple était une illusion basée sur des principes que j’avais inventés? Qu’est-ce que j’étais pour Marianne : une maison de repos! Qu’était-elle pour moi : la femme de ma vie? Plus je pense à Marianne, plus je sens une boule de feu me traverser la gorge, ma colère est à son paroxysme.
Éloi m’écoute sans dire un mot, contrairement à son habitude, il se tait et me laisse toute la place. Il a peut-être compris lui aussi que je remets en question toutes ces années passées avec Marianne. La trahison amoureuse est une chose, à la limite, normale dans la majorité des ruptures, mais la duperie quotidienne en est une autre, beaucoup plus insidieuse...
Éloi redevient normal, ce qui veut dire volubile, drôle et insouciant. Il me pousse à réagir un peu, je décide alors de sortir de la maison, d’aller marcher pour réfléchir, peut-être même réussir à m’aérer le cerveau. Coin Sainte-Catherine et Plessis je tourne. C’est samedi après-midi, il commence à faire chaud, on se croirait presque en plein été, je commence à reconnaître des visages croisés ici et là dans le Village. J’entends mon nom crié derrière moi : «Hey! Camille», je me retourne, c’est Marie-Josée, la fille du hockey cosom. «Ça va?» Je réponds oui légèrement surprise. «Ça va, et toi?» Elle me raconte qu’elle est célibataire pour le week-end, sa blonde est partie chez ses parents, je la regarde et réponds «célibataire?» «Ha! C’est une façon de parler », je deviens rouge et me demande si Marianne faisait de même lorsqu’elle venait à Montréal, se sentait-elle célibataire et, si oui, avec combien de filles avait-elle couché? «T’es sur que ça va? Camille, tu n’as pas l’air bien» Je feins un sourire et réponds que tout va bien «J’ai eu une grosse soirée hier, j’ai la tête dans la brume». Elle sourit et m’invite à sortir ce soir, toute la gang du «cosom» se retrouve au Drug pour la bière et elle rejoint d’autres amies au Sky plus tard. Elle me lance en partant : «T’es célibataire, toi, je crois?» Je lui réponds : «Comment tu sais ça?» Elle part à rire. «C’est Sandra qui me l’a dit». Je la quitte sur un «peut-être que j’irai vous rejoindre». C’est là qu’une idée folle s’empare de moi : Marianne a-t-elle couché avec Marie-Josée? Ou peut-être la brunette aux yeux bleus que je viens de croiser, ou… ou une autre. En pleine crise de paranoïa aiguë, je décide de rebrousser chemin et de revenir me cloîtrer à la maison, en me disant que la folie, ça se soigne. En ouvrant la porte, je retrouve Éloi en pleine séance de préparation de potion magique qui me lance : «Ne t’approche pas, reste là.» «Est-ce une nouvelle règle de notre cohabitation, je ne peux plus rentrer dans le salon?» «Non, ce n’est pas ça du tout, il faut juste que tu prennes une gorgée de ma potion avant». «Vas-tu m’empoisonner ou me droguer!!!» «Non chérie, bois! Ce n’est qu’un mélange d’alcool.» J’avale le shooter en grimaçant et remercie Éloi de vouloir me sauver avec autant de persévérance. Je lui annonce que sa potion fait déjà effet : «Ce soir, nous sortons au Sky, j’ai bien l’intention de me débaucher!!» Éloi me regarde bizarrement : «Camille, maintenant assis-toi, il faut que je te dise quelque chose.» «Qu’est-ce qui se passe Éloi, tu n’es pas d’accord?» «Et bien, Marianne a téléphoné, elle descend à Montréal ce soir, seule!!!