Camille avec 2 L

Le dating game

Julie Beauchamp
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«Bonsoir! » «2112 rue Sauvé, s’il vous plaît.» «Ahuntsic! c’est un p’tit bout.» Je regarde le chauffeur en souriant et en voulant dire que je sais. Il reprend : «Il sent bon votre parfum…» Je rougie et le remercie en hochant de la tête. Je n’ai pas envie de parler (le stress me rend silencieuse) et il n’a pas l’air de s’en rendre compte. Il me sourit gentiment en me disant : «Grosse soirée?» Je lui réponds furtivement «Je ne sais pas encore, mais bon…» Qu’est-ce que je me raconte comme histoire. Je m’en vais uniquement dans un souper sympa… Pourquoi pas? Je la connais à peine cette fille, ça ne veut rien dire...Je ne sais pas pourquoi j’ai la mauvaise habitude de me faire des monologues, formuler la question, essayer de trouver la réponse, ça me rend folle! Non, c’est Marianne que ça rendait folle! Marianne…qui m’habite constamment. Une vague de nostalgie m’envahit «Est-ce que je peux fumer?» «Pour vous, je fais une exception.» «Merci, j’apprécie.» Devant mon non-désir de communiquer, mon chauffeur augmente le volume, c’est une espèce de salsa américo-mexicaine, j’essaie de garder mon calme. Je repense à la nuit dernière où la voix de Marianne (sa voix chaude) me suppliait de rester avec elle. Je pouvais presque la sentir me prendre la main, et moi, je lui souriais bêtement presque amoureusement jusqu’à ce qu’elle devienne invisible. Encore Marianne, encore ce foutu rêve qui ne cesse de me réveiller depuis mon arrivée. De toute évidence, cette soirée n’est qu’une rencontre amicale, je ne suis pas prête à dater qui que ce soit.
Ça me fait bizarre tout de même d’aller souper chez Sophie. J’aurais peut-être préféré un endroit neutre, genre un resto thaï ou indien. Sophie insistait au téléphone «Camille, je t’invite à la maison, ça va être plus relax, j’adore faire la bouffe, et c’est plus intime. Apporte le vin, je me charge de tout!» J’ai répondu un «c’est comme tu veux, pourquoi pas, bla, bla, bla…» Elle a raccroché en me disant qu’elle était contente que je l’aie rappelée et qu’elle avait très hâte de me voir. C’est à ce moment que je me suis posé la question pour la première fois : est-ce une date? Éloi, mon conseiller lesbien, en a conclu que de se poser la question c’est y répondre. Plutôt mince comme réflexion. De toute façon, Éloi voit des dates partout.
«Nous y voilà, bonne soirée!» J’y suis, je sors particulièrement lentement du taxi. Je replace mes cheveux trop longs (pour ce que ça donne) et je m’en vais sonner lorsque la porte s’ouvre comme par enchantement «Salut, je t’attendais.» «Ha! Oui! Je ne suis pas trop en avance (quelle phrase débile, j’aurais pu trouver autre chose).» Sophie prend mon manteau, sourit en me regardant droit dans les yeux et me répond « Camille, tu es parfaite…ment à l’heure… Tu as apporté 2 bouteilles! Merci, et moi qui adore le porto, tu tombes vraiment dans mes cordes!» me dit-elle en me prenant le bras. À ce moment, je me sens défaillir, j’ai l’impression de m’enfoncer dans les tuiles du plancher, les oreilles me chauffent, maladroitement, je l’embrasse sur les joues en lui cognant le nez (bravo, Camille, quelle aisance!). Sophie m’invite à m’asseoir. Son appartement est cozy, les couleurs y sont chaudes. Sophie me paraît très à l’aise, sans aucune gêne. Son assurance me désarçonne, je m’assois sur le fauteuil, les jambes et bras croisés, mon stress se traduit dans le mouvement incessant de ma jambe que je balance sans arrêt, je suis fébrile, et c’est apparent.
Une bouteille et demie plus tard, je parle aisément de moi, de ma vie, de Marianne et de notre rupture. Sophie m’écoute religieusement et me raconte ses aventures amoureuses, ses projets. Nous parlons principalement de celles que nous avons aimées. Sophie me sourit constamment. Le souper est bien entamé déjà (en fait, la nervosité me noue complètement l’estomac, pourtant le repas est délicieux, elle réussit à merveille ses sushis). Sophie me regarde intensément et me dit : «Tu as de très beaux yeux, des yeux rieurs, expressifs.» Je deviens rouge écarlate et dis merci. Elle éclate de rire, se lève, s’approche de moi et me prend la main. Je me lève à mon tour et doucement, elle glisse son bras autour de ma taille. Collée, contre moi, elle me murmure à l’oreille : «Tu me plais, Camille». Devant une telle déclaration, je reste muette et je sens ses lèvres se fondre sur les miennes, ces douces lèvres. Je ne sais pas où ce baiser m’entraîne, mais j’ai bien l’intention d’y aller. Pour ce soir, je laisse Marianne loin derrière moi.