Camille avec 2 L

Drugstore, etc... (suite)

Julie Beauchamp
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« Camille? Camille? » La voix me semble lointaine, comme si l’on me parlait d’une autre planète, puis je sens une main se mouler à mon épaule, pressante et rassurante à la fois. Devant le visage émerveillé d’Éloi qui me regarde comme s’il venait d’avoir une apparition, je n’ose pas me retourner, j’hésite (est-ce que Jodie Foster ou Juliette Binoche m’aurait suivie jusqu’ici???). Un sentiment de panique m’envahit soudainement, mais je tente de rester calme. Après une pause d’au moins trois secondes, devant le regard plus qu’insistant d’Éloi, je me retourne, vous savez comme dans les films, au ralenti, pour bien marquer que c’est un événement important de l’histoire.

Je m’exclame perplexe : « Sophie! » Avec son plus beau sourire, elle me demande comment je vais; à l’instant même, mon bras accroche ma bière qui éclate sur le plancher, nous submergeant les pieds. Bravo pour le self-control. Éloi fait un bond en arrière, les filles de la table d’à côté ont également été éclaboussées, je me sens très inconfortable (c’est un sentiment particulièrement envahissant ces temps-ci). Je me confonds en excuses, j’ai l’impression d’être une politicienne en pleine campagne électorale qui veut se racheter. Sophie m’offre, avec délicatesse, une nouvelle bière. Pendant qu’elle se dirige vers le bar, Éloi me harcèle de questions : « Qui est-elle? Comment je la connais? Est-ce que ça fait longtemps? » Et de commentaires : « Wow! C’est un pétard. De toutes les filles ici, elle doit figurer parmi les cinq plus belles, et je suis généreux avec les quatre autres.» Tous les goûts étant dans la nature, je dois me rallier à Éloi, Sophie est objectivement jolie. Drôle de hasard de la retrouver ici, à Montréal. Je lui rappelle que Sophie est l’ex-blonde de Geneviève (la meilleure amie de Marianne). Éloi s’exclame : «Ah! C’est elle Sophie!» Je poursuis en lui expliquant qu’elles ont été ensemble pendant environ un an. Éloi, qui déteste Geneviève, se demande comment Sophie a pu la tolérer pendant plus de 24 heures. Je lui raconte : « Leur histoire s’est terminée dans un bordel complet, Sophie est partie avec une autre fille et Geneviève est tombée en dépression ». Éloi me répond sarcastiquement : « Oui, je me souviens, tu l’as endurée pendant trois mois dans ta maison, qu’est-ce que t’aurais pas fait pour Marianne! »
Marianne, Geneviève, Sophie. Cette histoire me rappelle tout ce que je veux oublier de cette époque : la chaleur de notre maison, Marianne dansant avec moi sur « T’es mon amour, t’es ma maîtresse » en me murmurant dans un seul souffle que « nous » sommes ensemble pour toujours, que « nous », c’est pour la vie, ce « nous » qui, un jour ou l’autre, vous brûle le cœur en y laissant un trou béant, un gouffre profond. Je suis perdue dans mes pensées lorsque Sophie revient avec une bière à la main. Je la remercie pour sa générosité. Je lui présente Éloi qui la louange sur son style vestimentaire, son collier mexicain et ses bagues, avec la subtilité d’un camion de vidanges. Je reprends un peu de mon assurance : « Ça fait longtemps, au moins un an qu’on ne s’est pas vues, depuis la rupture avec Geneviève finalement. » « Oui, peu de temps après, j’ai quitté Trois-Rivières et je suis revenue à Montréal, mais… parle-moi de toi. Toujours avec ta belle Marianne? » La question me fait l’effet d’un boomerang me frappant dans le cou. Je me mets à trembler, regarde le fond de ma bière et réponds la gorge serrée l’ultime «nous ne sommes plus ensemble, c’est fini», comme si le mot «fini» signifiait «ma vie est foutue». Sophie me regarde avec un sourire d’étonnement et ajoute : «Je suis surprise… Que s’est-il passé... si ce n’est pas trop indiscret.» Je reprends mon histoire du début : l’opération, l’infirmière, la rupture, le déménagement, enfin tout ce qui rend mon histoire pathétique. Sophie m’écoute attentivement et patiemment. Au bout d’une demi-heure, elle me glisse à l’oreille : «C’est une nouvelle vie qui commence pour toi, tout ce que tu penses avoir perdu, tu le retrouveras.» Doucement, elle me serre le bras en signe d’encouragement. À ce moment même, Éloi ressurgit avec Sandra. Je sursaute, j’avais presque oublié que j’étais dans un bar. Éloi ne tient plus en place. Après s’être déchaîné sur la piste de danse du 3e étage, il tient à me présenter ses nouvelles connaissances. Sophie blague avec Éloi en parlant du charme irrésistible de la nouvelle fille en ville (je rougis légèrement), puis elle nous quitte pour rejoindre ses amis et m’assure avec conviction qu’elle viendra nous retrouver sous peu. Pendant que nous gravissons les marches du 3e, Éloi me fait l’éloge de la beauté incontestable de Sophie, de l’intérêt qu’elle me porte et du fait qu’elle est actuellement célibataire, mais je réplique que je n’ai pas l’esprit ni le cœur à la drague, surtout pas avec une fille ayant gravité dans mon ancien monde. Je refuse de faire partie d’une chaîne sans fin où tout le monde flirte avec tout le monde. Devant tant de convictions morales, Éloi baisse la tête en signe d’acquiescement, me prend la main et m’invite à danser comme un gentleman. Je regarde autour de moi, j’observe les filles et comprends que Sophie me plaît (vive le paradoxe). Quand je la vois se présenter sur le plancher de danse, je ne peux ignorer les regards de celles qui la suivent des yeux. Elle vient me rejoindre en riant et me prend le bras en me disant : «Il faut absolument que nous allions souper ensemble.» Je la regarde et, pour la première fois depuis des mois, je constate que j’ai vraiment envie de sourire.