Camille avec 2 L

Drugstore, etc...

Julie Beauchamp
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Vive Montréal! Vive Montréal! Je suis là en plein milieu d’une rue déserte entourée de majorettes, bâtons sous le bras, suivant les rythmes du tambour, scandant à l’unisson d’une même voix «Vive Montréal!». Cela ressemble étrangement à un défilé du Gay Pride de… majorettes lesbiennes : il y en a pour tous les goûts, des bottes d’armée aux chandails bédaines, de la sportive musclée à la cinquantaine avancée, toutes en jupettes blanches. J’en ai le souffle coupé, vous devinez pourquoi!! Et je me… réveille, ébahie, une lueur s’installe dans mes yeux et je suis frappée par une triple réalité : le corps absent de Marianne, mon acharnement à la chercher et les miaulements de Porto (le chat sourd d’Éloi). Je suis bel et bien installée à Montréal, plus aucun doute ne peut subsister dans ma tête. Ce qui revient à dire qu’il n’y a plus aucune chance que Marianne se glisse à mes côtés par surprise, qu’elle se trompe de ville ou qu’elle se trompe… de blonde. Mes espérances sont complètement anéanties et je me répète que c’est pour le mieux, pour le mieux. Cependant, au creux de la nuit qui m’enveloppe, je ne respire que son parfum, j’entends mon nom «Camille, mon ange » murmuré doucement et j’imagine son visage, je caresse l’invisible absence et pourtant ma souffrance, elle, est bien palpable. J’allume une bougie et je respire profondément. Pendant que Porto se pratique à me miauler la cinquième symphonie de Beethoven (remarquable), je me demande : est-ce que le manque de l’autre disparaît par magie parce que nous acceptons la rupture? Est-ce que le fait de renoncer à notre ex-amour facilite nos nouvelles rencontres? Lorsque nous n’avons plus rien à perdre, avons-nous tout à gagner? Et pendant combien de temps Marianne viendra-t-elle encore me tourmenter? Beaucoup de questions pour une seule nuit. J’encourage Porto à continuer sa carrière de soprano à l’extérieur de ma chambre et je retourne vers les majorettes dans le bleuté du sommeil. Demain est un grand jour pour la nouvelle citadine que je suis.
Éloi rentre du travail ravi, débordant d’enthousiasme, vendredi soir, c’est mon introduction en règle à ma première virée de «lesbienne». Pour nous mettre dans l’ambiance, il fait sauter mon disque de Leonard Cohen pour le dernier Black Eyed peas. «Camille, ce soir, tu vas voir, toutes les filles vont se retourner et si tu ne rentres pas avec au moins deux numéros de téléphone, je change de nom.» «Bien sûr, Éloi, toutes les filles attendent la venue de Camille au bois dormant…» Pendant que le professionnel de la cruise me prodigue ses merveilleux conseils, je lui rappelle que je sors parce que j’ai envie de danser, m’amuser, et que je n’ai aucune intention de rencontrer qui que ce soit (phrase typique que toute fille traversant une rupture affirme avec fermeté et assurance). Éloi éclate de rire et me dit : «On verra, on verra.»
Rue Sainte-Catherine, il fait froid. J’ai eu la brillante idée de me mettre en souliers avec trois pieds de neige dans la rue. En arrivant à l’entrée du Drugstore (que l’on ne peut définitivement pas manquer), je glisse et perds pied, mais Éloi me rattrape juste avant que je ne mette fin à ma nouvelle carrière de lesbienne branchée ; la soirée s’annonce prometteuse. Je monte nerveusement les premières marches. Je me rappelle, il y a quatre ans environ, avec Marianne, remontant ces mêmes marches, suivie du rire de Mari, et maintenant me voilà seule au beau milieu d’un monde inconnu précédée du rire d’Éloi. C’est incroyable le nombre de souvenirs qui ressurgissent lorsque l’on veut oublier quelqu’un! Un premier étage est bondé de filles de tous les styles; je crois vraiment que j’ai fait un rêve prémonitoire. Éloi me traîne jusqu’au deuxième et me voici définitivement sur la planète de Lesbos (mes souvenirs de jadis m’avait laissé une autre impression de l’endroit). Je m’accroche à Éloi qui s’élance vers une table remplie d’au moins 10 filles (comme à la cabane à sucre). Je comprends vaguement que c’est une amie d’un ami, etc. «Sandra, je te présente Camille, tu sais mon amie qui … vient de s’installer avec moi», et Sandra de s’exclamer : «Ah! oui, ton amie… Oui, oui je me souviens… (en se tournant vers moi). Ça va mieux? Je veux dire, aimes-tu Montréal?» Je réponds vaguement un «c’est différent, c’est tout un changement». Par chance, la table est trop pleine pour que nous puissions nous joindre au groupe : c’est une réunion d’équipe de je ne sais quel sport. Sandra nous promet de revenir nous voir plus tard, et je lui apprends par la même occasion que non, je ne joue pas à la balle-molle… à sa grande déception. Éloi nous déniche un coin de table où j’ai une vue, selon lui, sur toutes les filles du deuxième. Naturellement, je me sens un peu perdue. Je cherche sans vraiment le vouloir un signe de Marianne. Chaque nouvelle fille apparaissant dans les escaliers me fait un peu sursauter, mon cœur arrête de battre pendant environ trois secondes. Éloi me rappelle que je ne suis pas ici pour me taper une crise cardiaque, mais plutôt pour m’amuser, entre autres, en rencontrant d’autres filles! J’acquiesce avec mon sourire de fille perdue à l’instant même où… l’on me tape sur l’épaule… «Camille?