Camille avec 2 L

Direction Montréal

Julie Beauchamp
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Pendant que je roulais lentement sur la 40 entre la neige et la grisaille, que mes larmes ne cessaient de me brouiller la vue, Martha Wainwright me chuchotait à l’oreille : «Don’t forget that I will always love you, just a reminder to help you pave your pathway.» J’angoissais puissance 10…Étais-je en train de faire une erreur monumentale??? Après avoir laissé mon travail, abandonné ma maîtrise, vendu ma part d’hypothèque (à Marianne, mon ex), quitté mes amis, ma famille et mes habitudes, j’arrivais à la hauteur de Repentigny. Je me demandais : «Suis-je complètement cinglée de venir m’installer à Montréal?» Je tentais tant bien que mal de me rassurer, je me rappelais les paroles de Claudine, ma sœur : «Voyons Camille, il te faut un changement… il faut que tu changes ta perspective… bla bla bla…» Changer ma perspective… Lorsque je lui ai annoncé que je partais, Claudine s’est étouffée dans son café, je lui ai pratiquement fait le bouche-à-bouche. C’est pour vous dire qu’il faut toujours se convaincre que les décisions que l’on prend sont les meilleures au moment où on les a prises… Les plus draconiennes démontrent notre courage devant l’adversité… et notre folie momentanée justifie nos actes pour foutre notre vie en l’air!!! Plus le temps passait, plus j’avais l’air d’une asperge trop cuite qu’on venait de sortir de l’eau. Vous imaginez le portrait. Je ne pouvais plus supporter le regard de mon ex, ce regard typique d’empathie frôlant la pitié qui vous dit : «Tout est de ma faute; tu verras, c’est mieux ainsi, je comprends ta peine mais il faut que tu te fasses une raison». Une raison!!! Quelle raison? La raison, je l’avais perdue quelques mois auparavant. À vrai dire, je me sentais pathétique et je voulais me sortir de mon mélodrame. Mon village était devenu trop petit pour moi, toute la région était un roman-photo de ma vie avec Marianne. J’ai donc suivi mon instinct, ou plutôt j’ai suivi les conseils de Éloi, mon meilleur ami gai. Il m’a convaincue de quitter mon village pour venir vivre avec lui, dans «son village», là où m’attend une vraie vie de lesbienne (venant de Éloi, ça promet). Ce dernier avait fui Trois-Rivières avant la fin de notre bac, alors que je tombais follement amoureuse de Marianne. Nous avions 22 ans tous les trois, il est parti, nous sommes restées, huit années se sont écoulées depuis… Aujourd’hui, je quittais tout ce que j’aimais parce que mon amour ne m’aimait plus.

J’ai encore les dernières paroles de Marianne qui résonnent comme un tambour : «Cesse de m’en vouloir Camille… Je ressens ta peine (ha oui, je me disais)… fais attention à toi à Montréal, tu es si…». «Si quoi, ai-je répliqué?? Si quoi Mari, si naïve?» Elle a baissé les yeux, ses grands yeux noirs. Elle m’a serrée dans ses bras. Dans l’état végétatif où je me conservais, j’ai pleuré en lui demandant encore… pourquoi? Cette question incessante qui m’avait obsédée pendant des mois, je n’avais pas été naïve mais dupe, complètement aveugle. Tout a commencé lorsque je me suis fait enlever un kyste, on aurait dû m’arracher le cœur à la place. Moi et mes idées d’amour universel, l’ex-femme de ma vie m’a quittée pour une infirmière, pas n’importe laquelle, «Mon infirmière». La si gentille Patricia, si attentionnée, si gaie, celle que l’on invite à la maison pour la remercier de ses bons soins et qui me l’a si bien rendu…Vive l’amour universel et les infirmières lesbiennes. Et depuis quand les infirmières sont-elles lesbiennes??? Je pensais que… enfin.

J’arrive à Montréal, direction Village gai, je ne suis pas encore entrée dans mon nouvel univers que le trafic m’étouffe déjà. J’ai plutôt l’impression de sortir directement du roman d’Anne aux pignons verts avec la robe en moins, version lesbienne 2006.

En ouvrant la porte de mon nouvel appartement, je suis accueillie par un Éloi délirant, un cosmopolitan et une banderole de bienvenue. Pendant que Madonna nous chante à tue-tête Hung up, Éloi me serre dans ses bras en me promettant de me faire oublier Marianne et mon air morose. Première étape de ma convalescence : la découverte du night life de la lesbienne branchée.

Je me présente, je m’appelle Camille, avec deux «L», j’ai 30 ans, je suis célibataire (évidemment…), je suis, paraît-il, jolie (enfin, ça ne vient pas de moi), timide, très curieuse et d’une naïveté incommensurable. Ce monde est truffé d’aventures pittoresques, et je m’en vais, paraît-il, à la rencontre de mes futures conquêtes… À suivre…