En milieu scolaire, «l’enfer, c’est les autres

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Les cloches des écoles annoncent, ce mois-ci, la rentrée scolaire pour des milliers d’écoliers et d’étudiants. Or, pour bon nombre d’entre eux, c’est le glas qui sonne, annonçant le retour à l’enfer. La période estivale représente d’habitude un changement de routine pour les jeunes. Elle est souvent caractérisée par le voyage, un nouvel emploi, la rencontre d’autres personnes et surtout un temps de réflexion, de questionnement ou de croissance personnelle. Les adolescents en particulier subiront peut-être des changements fondamentaux au cours de l’été. Or, si certains jeunes accueillent avec enthousiasme le retour à l’école et au cercle d’amis, voire à la routine, d’autres, par contre, anticipent le cauchemar. Le retour en classe signale, pour plusieurs jeunes en milieu scolaire, la reprise d’un comportement de déguisement afin d’éviter de se démarquer comme cible potentielle pour les attaques motivées par l’homophobie ou la transphobie (bien qu’on ne puisse souvent pas la nommer ainsi).
L’homophobie se définit comme toute expression d’une attitude négative à l’endroit de personnes lesbiennes, gaies ou bisexuelles. La transphobie désigne le même type d’attitude à l’égard des personnes transidentifiées. Ces comportements ont des effets graves et nuisibles sur tous et particulièrement sur les jeunes. Aux prises avec leur questionnement sur le plan de leur orientation sexuelle ou bien de leur identité du genre, un processus a pu être amorcé durant l’été et certains jeunes devront être «aux aguets» de façon continuelle en milieu scolaire. Ils seront obligés de s’emprisonner dans un univers où ils ne peuvent être complètement ouverts ou bien, pire encore, où ils seront assujettis au harcèlement quotidien. Pas surprenant que plusieurs d’entre eux souffrent de troubles d’anxiété ou bien vont se tourner vers des substances comme l’alcool ou les drogues pour trouver un répit aux tourments qu’impose souvent une sexualité différente de celle de la majorité, celle-ci étant très bien représentée dans la culture populaire et trop bien véhiculée en milieu scolaire, autant par les adultes que les pairs.
Malgré les gains sur le plan juridique que nos communautés ont réalisés au cours des dernières années, notamment la reconnaissance du droit égal au mariage pour les conjoints de même sexe, les préjugés à l’égard des personnes homosexuelles et transsexuelles se portent très bien au Canada, y compris au Québec.
Il est grand temps que la population s’attaque aux racines de l’intimidation et du harcèlement que les jeunes personnes LGBT subissent dans le système d’éducation. Sinon, les conséquences sont graves, autant sur le plan social que juridique.

Du côté social, plusieurs études démontrent que les taux de suicide chez les jeunes sont particulièrement élévés pour les personnes LGBT. Sur le plan juridique, une commission scolaire et le personnel enseignant qui ignorent les manifestations de l’homophobie pourraient en payer le prix.

Plus tôt cette année, la Cour d’appel de la Colombie-Britannique a envoyé un signal on ne peut plus clair. Dans une décision rendue en avril dernier, la Cour donnait raison à Azmi Jubran, un jeune étudiant qui avait déposé une plainte au Tribunal des droits de la personne de cette province. La Cour déclarait que les commissions scolaires ont le devoir de prévenir les comportements homophobes. En d’autres mots, ils doivent être proactifs en vue de créer un milieu scolaire libre d’homophobie. Monsieur Jubran était étudiant à l’école secondaire Handsworth dans la ville de North Vancouver (en banlieue de la métropole du Pacifique). Après plusieurs années successives pendant lesquelles il a été continuellement agacé, accosté, poussé, insulté, agressé et qu’on lui a craché dessus, il en a eu assez. Il a donc déposé en 1996 une plainte à la Commission des droits de la personne de la Colombie-Britannique. Azmi Jubran a indiqué qu’il n’était pas gai lui-même, mais qu’il subissait néanmoins les conséquences de l’homophobie. La commission scolaire a essayé d’utiliser cette distinction pour faire basculer la décision de son côté. Le Tribunal des droits de la personne rendait une décision initiale favorable à Monsieur Jubran, lui accordant un dédommagement de 4500$ que devait payer la commission scolaire. Cette dernière a porté la décision en appel et a gagné en Cour supérieure de la C.-B. Puis, l’ancien étudiant a porté la décision plus loin et remporté une victoire importante avec la décision de la Cour d’appel.
La Cour d’appel a indiqué que même si l’école avait puni les responsables des incidents motivés par l’homophobie, les autorités ne se sont jamais penchées sur le problème de façon systémique ou proactive. Elle avait donc tort. De plus, l’orientation sexuelle d’un étudiant ne changeait pas le fait qu’il ou elle pouvait être victime d’homophobie.

Dans le contexte de la rentrée scolaire, il est opportun que le personnel scolaire et les commissaires considèrent l’importance de s’attaquer au problème de fond. Parents, enseignants et commissaires doivent assumer personnellement cette responsabilité et dénoncer les comportements homophobes et transphobes où et quand ils se manifestent : en classe, au terrain de jeu ou à domicile. Nos écoles sont malheureusement trop souvent des usines qui manufacturent l’homophobie et la transphobie. Après tout, elles représentent un microcosme de la société en général. Le coût social en décrochage, en toxicomanie, en comportements nocifs, en succès scolaire réduit et en suicides exige qu’une action soit prise immédiatement. En effet, c’est une question de vie ou de mort. Il n’y a aucune raison pour laquelle nos écoles doivent continuer à être des enfers pour les jeunes.

Gilles Marchildon est le directeur général d’Égale Canada, un organisme sans but lucratif qui fait la promotion de la justice et de l’égalité pour les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées, ainsi que leurs familles, partout au Canada