Revendiquer ou s’amuser...

Les gais et les lesbiennes font-ils un retour aux normes?

Denis-Daniel Boullé
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Une autre semaine de Divers/Cité. Avec l’arrivée de l’été, les gay pride à travers le monde se multiplient et chaque grande ville se fend en quatre pour attirer le maximum de touristes gais, espérant des retombées économiques qui feront le bonheur des restaurateurs, des hôteliers, des commerçants. Après tout, l’argent n’a pas d’orientation sexuelle, pas encore. Somme toute, nous sommes bien loin des tout premiers rassemblements des quelques grandes perdues et militants de tous poils qui prenaient la rue presque de force pour souligner l’anniversaire des événements de Stonewall. Oubliées l’origine et les raisons de ces marches qui sont devenues des spécialités locales au même titre qu’un festival de jazz ou Juste pour rire et qui n’auront plus dans quelques années qu’une valeur folklorique. Ce n’est pas forcément une raison de bouder son plaisir et de s’abstenir de participer. Mais disons-le, la dimension ludique et récréative a largement pris le pas sur l’aspect revendicatif et militant. On aime les symboles, et toute communauté cherche à se construire et parfois à réécrire sa propre histoire. Stonewall a été un épiphénomène passé sous silence à l’époque. Il faudra attendre le milieu des années soixante-dix pour qu’on le relise comme l’un des plus grands gestes publics de résistance aux descentes de police dans les bars. Car des gestes de résistance, d’autres, avec moins de publicité, en ont posé avec autant de courage et de folie bien avant les participants à Stonewall. Dans la foulée de la lutte pour les droits civiques des Noirs, de la montée du féminisme, et dans cet immense mouvement de contestation qui allait marquer la fin des années soixante en Amérique du Nord et en Europe occidentale, les premiers mouvements gais ouvertement politiques sont nés. Essayant de s’arrimer aux grands courants idéologiques marxistes et libertaires, qui faisaient fureur à l’époque dans la mouvance contestataire, l’homosexualité se voulait un vecteur de changement de la société, et pas seulement sur le plan de l’acceptation et de l’intégration d’une minorité. De façon un peu caricaturale, les mouvements homosexuels avaient pour slogan : «La société ne veut pas de nous. Tant mieux, nous ne voulons pas de cette société-là !» Il n’y avait aucun salut pour les gais, les lesbiennes et les trans de tout genre dans une société capitaliste, patriarcale et néocolonialiste.

Utopies, diront certains. Peut-être. Mais au-delà du rêve un peu romantique fourmillaient alors de véritables petits laboratoires de réflexion sur ce que le fait d’être gai, lesbienne, homme ou femme voulait réellement dire, en brisant les cadres conceptuels habituels. Les relations entre les uns et les autres étaient disséquées et analysées pour tenter d’ouvrir de nouvelles voies, d’émettre de nouvelles hypothèses. Plus encore, il fallait expérimenter tout de suite ces nouvelles avenues pour en tester le bien-fondé et ne pas en rester au niveau du discours. À l’instar du mouvement féministe, tout ce qui touche à l’intimité, à la sexualité et même au sentiment amoureux, était passé au crible. Pour reprendre un slogan en vogue à l’époque : «Notre trou du cul est révolutionnaire». Toute société ayant codifié la sexualité entre ce qui était permis ou interdit, il fallait passer de l’autre côté pour se réapproprier un territoire défini et contrôlé par les discours moraux, religieux, juridiques et médicaux dans lesquels nous étions assujettis et catalogués comme homosexuels.

Cette expérimentation au jour le jour de quelques militants et militantes n’allaient pas pour autant entraîner l’immense majorité des homosexuel(le)s moins flamboyants à sortir du placard. Au mieux, ils étaient admiratifs; au pire, ils avaient peur que cette visibilité toute nouvelle ne soit suivie d’une vague de répression. Les premiers groupes militants n’ont jamais su non plus trouver une unité. Les divergences, et parfois les ruptures, comme avec le mouvement lesbien radical, ont eu au moins le mérite de ne pas provoquer une manifestation dans l’espace public selon une pensée unique. Jamais il n’y a eu de petit livre rouge de l’homosexualité ou une bible de l’idéologie queer. La presse alternative gaie de l’époque rendait alors compte de tous ces débats, et plusieurs intellectuels de l’époque apportaient aussi leur contribution. Mais ce fut aussi à cette période-là que ces mêmes acteurs et actrices ont commencé à interpeller les dirigeants politiques, tant locaux que nationaux. Les gais et les lesbiennes sortaient de l’ombre pour exposer le fait homosexuel sur la place publique.

Ce début d’ouverture est allé de pair avec la multiplication des lieux commerciaux destinés essentiellement à cette clientèle, au point où les grandes entreprises ont compris qu’il existait un marché potentiel pouvant générer des profits intéressants. Certains n’hésitent pas d’ailleurs à penser que l’argent rose a fait plus pour la visibilité et l’acceptation des gais et des lesbiennes que les luttes revendicatrices. Cela reste à démontrer. Cependant, on ne peut pas nier l’existence du phénomène. Parlez-en à Tourisme Montréal, qui consacre une grande part de son budget à vendre Montréal comme destination gaie. Des événements comme le Black and Blue ou la semaine de Divers/Cité sont une manne pour tous ceux et celles qui vivent du tourisme à Montréal, quels que soient leur perception et leur degré d’acceptation de l’homosexualité.

Il existe donc bien une communauté qui aime – parfois occasionnellement – se retrouver pour faire la fête ou pour passer des vacances dans des zones gaies, villes, plages ou croisières. Des réserves gaies non imposées à vocation essentiellement récréatives dont on ne sait si elles résultent de la création d’un besoin, pour employer un vocabulaire de marketing, ou si elles ne participent pas encore d’une nécessité face à un corps social qui a certes évolué, mais qui est encore marqué par l’homophobie.

Le discours revendicatif, le désir de changer le monde, tout comme de changer les rapports entre les hommes et les femmes, a presque totalement disparu. Les récentes luttes pour l’égalité juridique, issues entre autres d’une réaction aux injustices face aux conjoints survivants des victimes du sida, ont remis au goût du jour des questions dont les militants et les militantes de la première heure ne voulaient pas entendre, comme le mariage, les fonds de pension au conjoint survivant et d’autres, changeant complètement la donne. Dans cette société qui nous rejetait, nous avons voulu y faire notre place et y jouer notre rôle.

Aussi, sur ce dernier point, nous pouvons dire mission accomplie. Nous avons pignon sur rue, nos espaces de ressourcement quand nous le souhaitons, nos fêtes et nos événements. Nous participons à la vie de la citéà part entière en tant que citoyens et citoyennes reconnus, et nous pouvons participer à l’effort collectif en faisant ou adoptant des enfants. Les utopies des années soixante dorment au fond des placards, et seul(e)s quelques universitaires continuent à scruter le phénomène et à mener des études, et force est de constater qu’avec ou sans mariage, les gais et les lesbiennes n’ont jamais révolutionné le monde.

En fait, en gagnant en respectabilité et en reconnaissance, et comme toute minorité qui a pris quelques pouvoirs, la communauté gaie et lesbienne a institué bien malgré elle des normes qui génèrent aussi des exclusions parmi les siens et même parmi ceux et celles qui, apparemment, seraient l’exemple parfait de ce que nous sommes devenus. Les exemples sont multiples. Les associations se font un point d’honneur d’inclure dans leur dénomination les bisexuels, les transsexuels, les transgenres et les travestis. Mais dans les faits, ces derniers se sentent exclus — sauf à de très rares occasions comme les Gay Pride —, de cette communauté ayant pignon sur rue. De même pour les gais âgés ou pour ceux qui ne correspondent pas aux modèles physiques renvoyés par les magazines. De même pour les gais et les lesbiennes de minorités ethniques fraîchement débarqués et qui sont en quête d’autre chose que de danser dans les bars ou les discothèques. Enfin, la loi du silence est retombée sur nos pratiques sexuelles. Bien sûr, entre nous, on en parle. On fréquente les saunas, on fréquente parfois des lieux publics, les bars de danseurs nus seuls ou avec son conjoint ou ses amis, mais dans la discrétion et surtout sans que la famille et les collègues ne le sachent. Vestiges d’une autre époque où la transgression ajoutait un peu plus de piquant à nos vie? Difficile de répondre. Mais il n’est pas sûr, aujourd’hui, que beaucoup de gais descendraient dans la rue pour protester contre des arrestations dans les parcs, à la plage d’Oka ou lors d’une descente de police dans un bar de danseurs nus.