La «trieuse à fruits» puis la houleuse politique fédérale

Gilles Marchildon
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Avant de vous inviter à visiter Ottawa pour voir, dans un de nos musées, la fameuse machine «trieuse à fruits», j’aimerais vous entretenir de politique fédérale récente. Au cours du dernier mois, nous venons d’éprouver à maintes reprises la valeur de l’expression selon laquelle «une semaine en politique, c’est une éternité». Alors que le gouvernement libéral se trouvait sur le bord du précipice, tout près de basculer, voilà que la défection de la députée conservatrice Belinda Stronach vient sauver les meubles – certes, de justesse – avec le concours de deux députés indépendants. Ensuite, la démission-surprise de Bernard Landry, chef du Parti québécois, viendra faire des remous jusque sur la scène politique fédérale. Au moment d’écrire ces lignes, nous ignorons toujours les intentions de Gilles Duceppe et le plein impact du départ de Landry.
Puis, le retrait du député Pat O’Brien des rangs libéraux fédéraux, le 6 juin dernier, à cause de la question du projet de loi C-38 sur l’égalité du mariage civil, vient ajouter à l’incertitude. Le vote de Monsieur O’Brien contre le droit égal au mariage pour les conjoints de même sexe ne menace pas l’adoption finale de C-38. D’une part, il s’était déjà prononcé contre avec une trentaine d’autres députés libéraux. D’autre part, la marge est suffisamment large. Cent soixante-quatre députés de la Chambre des Communes ont voté en faveur, le 4 mai dernier, lors de l’adoption en deuxième lecture, contre seulement 137. Le danger est plutôt que l’on n’arrive pas au vote sur le projet de loi C-38, et ce, pour deux raisons possibles. D’abord, le gouvernement pourrait ne pas faire adopter son budget. Bien qu’il ait remporté un premier vote – grâce au président de la Chambre qui a dû trancher l’égalité des voix – rien n’est complètement certain pour la prochaine étape. C’est trop serré. Il semblerait que les députés soient résignés au fait que le gouvernement libéral restera en place pour le moment. De toute façon, presque personne ne veut d’élection en période estivale. Or, tout pourrait se décider par une seule voix.
Une absence non prévue, par accident ou pour cause de maladie, ou encore l’abstention d’un député qui boude, tel que M. O’Brien, pourrait provoquer, en fin de compte, une élection cet été.
M. Duceppe pourrait vouloir enclencher une élection rapide afin d’être libéré pour une course au leadership du PQ cet automne. Grâce au scandale des commandites, le Bloc québécois n’a jamais bénéficié d’autant d’appuis, selon les sondages. Dans le cas d’une défaite du gouvernement sur le budget, nous aurions alors droit à des élections. Le projet de loi C-38 serait mort au feuilleton.

Il existe un autre scénario selon lequel le vote final n’aurait pas lieu avant l’été. C’est l’opposition qui pourrait retarder son adoption. Le comité législatif qui étudie C-38 doit normalement avoir déposé son rapport en Chambre le 16 juin. La discussion aura probablement débuté le 20 juin. Il existe toutes sortes de moyens pour retarder une adoption, tels que de multiples motions d’amendements ou une surabondance de députés qui prennent la parole et étirent leurs propos indéfiniment.

Il était prévu que la Chambre termine ses travaux à la fin juin. Or, les députés pourraient toujours être au boulot en juillet. Dans ce cas, il leur faudrait encore attendre un peu avant de pouvoir profiter des barbecues!
Ayant vous-même dégusté vos hot-dogs, vous aurez peut-être envie de voyager cet été. Pensez à faire un petit tour dans la capitale fédérale. Vous pourriez être surpris de ce qui se trouve dans l’un des musées d’Ottawa-Gatineau.

Le nouveau Musée de la Guerre s’est ouvert à Ottawa. Il pourrait vous intéresser, et je ne parle pas seulement de ceux qui ont un fétichisme pour le costume militaire!

Ce musée présente des milliers d’artéfacts militaires, y compris plusieurs impressionnants tableaux d’art. Or, l’un des artéfacts les plus curieux est une machine qu’on a surnommée la «trieuse à fruits» («fruits» étant, en anglais populaire d’il y a une génération, l’équivalent de «fifs» ou «tapettes»).

Dans les années soixante, la Gendarmerie Royale du Canada avait fait enquête sur plus de 8000 personnes gaies et lesbiennes. Cette période de «chasse aux fifs» avait été largement inspirée par la campagne du sénateur américain Joseph McCarthy qui persécuta les communistes et les homosexuels, entre autres.
L’un des moyens utilisés pour détecter si une personne avait une orientation homosexuelle, c’était cette «trieuse à fruits» qui mesurait les réactions physiologiques d’une personne face à une stimulation visuelle supposément homoérotique.

Le gouvernement fédéral avait engagé un chercheur de l’Université Carleton à Ottawa pour concevoir un tel appareil. Or, on opta plutôt pour un modèle américain qui est aujourd’hui exposé au musée. Au Canada, pendant cette période, près de 150 fonctionnaires fédéraux lesbiennes et gais ont démissionné ou ont été congédiés. Nous avons heureusement dépassé cette époque, même si elle n’est pas si lointaine que ça. L’existence de la «trieuse à fruits» est un bon rappel que nous ne pouvons rien tenir pour acquis.

La campagne actuelle en faveur du mariage civil pour les conjoints de même sexe démontre à quel point nous avons de la difficulté à faire respecter notre droit à l’égalité. La discrimination est encore monnaie courante même si elle ne se manifeste plus par de bizarres appareils.

Gilles Marchildon est le directeur général d’Égale Canada, un organisme sans but lucratif qui fait la promotion de la justice et de l’égalité pour les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées, ainsi que leurs familles, partout au Canada. www.egale.ca.