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Pauline Marois : Femme avant tout

Denis-Daniel Boullé
Commentaires

La feuille de route est impressionnante. Pauline Marois a mené de front une carrière professionnelle et politique et une vie de famille. La députée de Taillon a cumulé et concilié des rôles et des fonctions difficiles sachant qu’elle serait jugée sévèrement par ses pairs au moindre faux pas. Mais l’ex-vice première ministre du Québec revendique l’ambition pour elle-même mais aussi pour toutes les femmes. Même si cela paraît toujours suspect qu’une femme puisse avoir des ambitions politiques, surtout les plus hautes. Mais cette femme de caractère ne tient rien pour acquis. Elle reste habitée par le doute et relève chaque défi comme si c’était le premier. Si, comme les hommes, Pauline Marois fait de la politique, elle ne la fait pas comme un homme la fait. Elle est une batailleuse, pas une tueuse, et si on lui prête de très hautes ambitions au sein du Parti québécois, elle considère qu’elles sont aussi légitimes que celles d’un homme. De l’arène politique, elle connaît tous les rouages, rompue aux tractations de couloirs dans son propre parti tout comme aux joutes contre ses adversaires à l’Assemblée. Celle que l’on dit froide se montre en entrevue chaleureuse, humaine, même timide. En revenant sur son parcours en tant que femme, elle n’hésite pas cependant à parler de ses doutes. Chaque fois qu’elle a été appelée à de grands défis, la même question revenait la hanter. Est-ce que je vais être à la hauteur? Poser cette question, c’est en même temps y répondre.

Comment êtes-vous entrée en politique?

C’est au tournant des années 70, quand je me suis rendu compte de l’acculturation dans laquelle se trouvait le Québec, que j’ai vraiment pris conscience que, si nous voulions que les choses changent, il fallait que cela se fasse au plus haut niveau. Une réflexion qui a mûri évidemment avec les événements d’octobre, mais aussi sur le terrain quand je travaillais comme agente de formation pour l’Association des coopératives d’économie familiale. Je viens d’un milieu très modeste, puis j’ai été confronté par mon travail social à la pauvreté extrême. Presque naturellement, je suis devenue souverainiste. Quand j’ai terminé en 1976 ma maîtrise en administration des affaires, j’ai travaillé au cabinet de Jacques Parizeau qui avait été un de mes professeurs aux Hautes Études Commerciales, puis je suis devenue directrice de cabinet de la ministre d’état à la Condition féminine, Mme Lise Payette. C’est elle qui voulait que des femmes s’engagent. J’ai hésité parce que, pour avoir travaillé avec elle, je savais que c’était extrêmement ingrat. Vous vous souviendrez que Mme Lise Payette a payé chèrement sa déclaration sur les Yvette. J’ai fait le saut en 1981, en me présentant dans la circonscription de La Peltrie. Je ne pensais pas que si j’étais élue, le Parti québécois serait de nouveau au pouvoir et je m’attendais encore moins à ce que René Lévesque me nomme ministre d’état.


Est-ce que vous venez d’une famille où la politique était importante?

Non. Ma famille se préoccupait de la chose, mais pas au point de croire que je pouvais me destiner à une carrière politique comme députée ou ministre. La formation pour eux était essentielle. Il voulait que leurs enfants aillent chercher des diplômes. Quand j’ai commencé mes études universitaires, je me suis retrouvée avec des étudiants et des étudiantes au parcours plus privilégié que le mien, et c’est peut-être là que j’ai pris un certain goût pour la compétition (rires): il fallait que je fasse mes preuves, que je sois à la hauteur.


Une attitude que vous devrez adopter aussi en politique en tant que femme?

Bien sûr, parce que nous avons moins le droit à l’erreur que les hommes. Janette Bertrand l’a démontré, dit, écrit et répété. Et c’est encore le cas aujourd’hui. Nous devons être parfaites sur tous les plans, aussi bien dans notre vie professionnelle que comme mère et épouse, et rester impeccables même après avoir passé une nuit à débattre à l’Assemblée. On devrait se présenter devant les journalistes comme si nous sortions d’un salon de beauté. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour qu’on n’entende plus ces commentaires en chambre. Un homme qui parle fort lors de débats est un homme qui a des convictions. Une femme qui parle fort est encore considérée comme une hystérique. Ou encore, si un homme politique apparaît à la télévision fatigué, les vêtements froissés, on considérera que c’est parce qu’il travaille beaucoup. Si une femme politique se présente de la même manière, elle recevra des commentaires sur le fait qu’elle est négligée, qu’elle ne sait pas se tenir en public. Vous remarquerez que l’on fait moins de commentaires sur l’apparence physique des hommes que sur celle des femmes politiques.


Est-ce vrai que les erreurs se paient plus chèrement pour une femme que pour un homme en politique?

Bien sûr. Plus que dans beaucoup d’autres métiers, nous n’avons pas le droit à l’erreur, puisque que cela entraîne la fin de la carrière politique. Je ne connais pas de femmes qui ont été ministres ou premières ministres qui aient pu se relever après une erreur. Toutes ont démissionné ou abandonné la politique. Ce qui n’est pas le cas pour les hommes qui parfois restent dans leur fonction en attendant que l’orage passe ou se font oublier quelque temps avant de revenir en politique. J’ai parlé de Lise Payette dont on se souvient seulement pour ses propos sur les femmes. On oublie tout ce qu’elle a pu faire alors qu’elle était ministre de la Condition féminine. Ces femmes, qui ont été des précurseures, ont laissé des héritages, mais elles ne sont pas encore assez nombreuses pour constituer des modèles.


Un héritage qui n’a pas encore changé les mœurs politiques. Pensez-vous que les femmes peuvent changer la manière de faire de la politique?

Si elles étaient plus nombreuses à atteindre des postes décisionnels, sûrement. Nous sommes beaucoup plus préoccupées de la vie quotidienne des gens, et c’est dans ce sens que nous voulons concrétiser le changement. Notre discours a aussi une autre teneur. Il est moins guerrier mais souvent plus pédagogique. Nous nous inscrivons plus dans une volonté d’expliquer, de démontrer qu’ensemble nous pouvons cheminer et progresser. C’est peut-être aussi pourquoi nous passons parfois plus difficilement la rampe dans nos interventions en chambre, puisque nous ne recherchons pas à tout prix les effets.


Toutes ces embûches que vous décrivez ne vous ont pas découragée de continuer?

Non, parce que j’ai relevé des défis pour le Québec tout autant que pour moi-même. J’ai quelques réalisations dont je suis très fière comme les garderies, la réforme linguistique des commissions scolaires et bien d’autres. J’ai appris à dompter mes doutes et je suis prête à relever d’autres défis.


Ces contraintes pour les femmes en politique expliquent-elles par analogie pourquoi il a été si difficile pour des hommes ou des femmes homosexuel(le)s élu(e)s de faire leur sortie du placard?

Sûrement. Bien que nous ayons de grands leaders politiques au Québec qui l’aient fait. Je pense à André Boulerice, André Boisclair ou, plus récemment, Agnès Maltais. Il faut reconnaître que le Parti Québécois a toujours eu une ouverture d’esprit qui n’avait rien de factice ou stratégique pour ces questions-là. En 1977, avec le changement de la Charte des droits et libertés, René Lévesque a été très audacieux, même si cela n’entrait pas dans ses valeurs plutôt conservatrices à l’égard de l’homosexualité. Moi-même, j’ai toujours été sensible à ces questions et, très tôt, puisque j’ai un frère gai et que je fus, il y a longtemps une des premières à qui il l’ait dit. Tout ce que nous avons fait concernant la reconnaissance des gais s’inscrit dans une question de droits, d’égalité et de respect des différences.