La violence homophobe au Canada

Pink Blood par Douglas Victor Janoff

Denis-Daniel Boullé
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Est-ce qu’au Canada la dimension homophobe est prise en considération dans les crimes et les agressions que peuvent subir des homosexuels? Comment percevoir cette connotation? Et la police est-elle formée pour la percevoir et la prendre en considération? C’est à la suite d’une agression sur un ami alors qu’il vivait à Vancouver que Douglas Victor Janoff a décidé de se lancer dans une recherche pan canadienne à partir de témoignages et d’articles de journaux sur tous les crimes et agressions dont avaient été victimes des gais à partir de 1990. Une recherche non exhaustive, mais qui se fonde sur plus de 120 crimes, comme en fait foi la liste des victimes publiée, dans les premières pages de l’ouvrage et à qui Douglas Victor Janoff a dédié sa recherche.
«Il y a très peu d’écrits sur ce thème et encore moins de recherche» raconte Janoff. «J’ai décidé de récolter des données, mais je n’avais pas envie qu’elles dorment sous la poussière. J’ai aussi suivi un cours en criminologie à l’institut Simon Fraser pour me familiariser avec la façon dont étaient menées les enquêtes au Canada et pour mieux connaître le droit criminel.»

Durant quatre ans, Janoff va enquêter, passer à travers plus de 500 articles, rencontrer des amis et les familles des victimes, dénichant ses crimes aussi grâce à l’aide des groupes communautaires ou encore en collectant les faits divers rapportés par la presse gaie. «Par la presse gaie, je pouvais savoir que c’était un gai qui avait été agressé, ce dont la grande presse ne rendait pas forcément compte», conclut Janoff. Les personnes rencontrées aussi dans le communautaire m’ont aidé à retrouver des cas dont la presse n’a jamais parlé.»
Le résultat est éloquent. Même si, dans tous les cas relatés les agresseurs avaient choisi sciemment des gais et que visiblement l’homophobie guidaient leurs actes, jamais la question de l’homophobie n’a été prise en compte au cours des enquêtes ou au moment des procès.

«Nous sommes dans la même situation que les femmes dans les années quatre-vingts quand le viol n’était pas considéré comme une circonstance aggravante lorsqu’on jugeait leurs agresseurs. Nous avons beaucoup de chemin à faire pour que les choses changent en ce domaine, car nous nous confrontons à une homophobie systémique, aussi bien de la part des services de police, des juges et de la Couronne, que de la part des avocats. Elle vient aussi de la part des victimes ou de la famille des victimes qui ne veulent pas que l’homosexualité de la personne agressée ou assassinée soit évoquée en Cour.»

Au Canada, il n’existe aucune loi pouvant aggraver les sanctions si la victime appartient à un groupe social particulier et quand il est prouvé qu’elle a été agressée en raison de son appartenance à ce groupe. Seul le juge peut décider d’amplifier la sanction si la preuve a été reconnue par la police et ensuite par la Couronne. Dans presque tous les cas évoqués par Janoff, la notion de crime haineux n’a jamais été retenue contre les accusés. Il y aurait donc un vide à combler et Janoff souhaiterait que les groupes communautaires soient plus revendicateurs et fassent pression pour que l’homophobie soit incluse dans les crimes haineux, à l’image du projet de loi présenté par l’ex-député néo-démocrate, Svend Robinson, qui condamne toute propagande haineuse à l’endroit des homosexuels.

Douglas Victor Janoff a rencontré aussi les corps policiers des différentes grandes villes et s’est étonné que Montréal ne comptabilisait pas les crimes homophobes. «La police de Montréal est le seul grand service policier au Canada qui n’a pas une unité de lutte contre les crimes haineux. À Ottawa, à Toronto, des services se spécialisent dans les crimes haineux contre les minorités.» Une situation qui inquiète l’auteur de la recherche, car au-delà de la violence physique, il y a une violence symbolique qui n’est pas prise en compte et donc qui n’est jamais réparée. «À chaque fois qu’un crime à caractère homophobe n’est pas reconnu comme tel, c’est toute la communauté qui souffre. C’est perçu encore par de nombreux gais comme normal de se faire agresser sur des lieux de cruise ou suite à une rencontre avec un inconnu. Ça décourage de porter plainte.»
Pink Blood : Homophobic Violence In Canada sera publié la première semaine de juin. L’auteur espère qu’au cours de l’année sa recherche rédigé en anglais sera traduite en français. Un lancement spécial aura lieu le jeudi 28 juillet durant la semaine de Divers/Cité au bar Gotha.


Pink Blood : Homophobic Violence In Canada, par Douglas Victor Janoff.
University of Toronto Press (2005) www.pinkblood.ca