Du pape, des pingouins gais et du Parti conservateur

Gilles Marchildon
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Au moment où vous lirez ce numéro de Fugues, on aura probablement choisi un nouveau chef spirituel pour les catholiques de la planète. Le décès du pape Jean-Paul II, le mois dernier, ouvre certainement un nouveau chapitre pour l’église catholique. Toutefois, un véritable changement de fond est peu probable. L’institution est trop lourde; les changements souhaitables, trop radicaux; les conservateurs, nombreux. Compte tenu de ses nombreuses années passées à la tête de l’Église, du nombre élévé de ses voyages et de ses idées très précises et immuables quant au dogme, on ne peut douter que Jean-Paul II occupera une place importante dans l’histoire. Or, ce serait intéressant d’imaginer son arrivée au paradis. Tout d’abord, il y aurait la conversation avec saint Pierre, qui aurait du mal à expliquer au cher pape l’absence de certaines des grandes figures de l’Église. Ensuite, alors qu’il traverserait les portes du paradis, quelle ne serait pas la surprise de Jean-Paul II de découvrir que Dieu... est une femme. Je l’imagine, Dieu la Mère, pleine de compassion puis de tendresse, penchée sur le vieil homme d’église pour lui dire tout doucement, «Mon cher Karol (son prénom), tu sais, l’amour s’exprime sous différentes formes, y compris entre deux personnes du même sexe. Dommage que tu n’aies pas pu bénir cette expression à la fois humaine et divine, surtout que plusieurs de tes disciples la pratiquent fréquemment.»
Dieu le sait, cet amour qu’on a longtemps refusé de nommer s’exprime non seulement entre hommes et femmes mais aussi... entre pingouins! En février dernier, le zoo de Bremerhaven, en Allemagne, a créé toute une polémique. On se gratait la nuque pour expliquer comment ça se faisait que les couples de pingouins ne se reproduisaient pas davantage. C’est alors qu’on a découvert que trois des cinq couples étaient gais! Le zoo a alors décidé de séparer les couples «contre nature» et de leur présenter des pingouins femelles qu’on a fait venir de Suède, rien de moins. Heureusement qu’ils ont aussi fait venir deux autres pingouins mâles, car les couples gais étaient misérables et ont refusé de s’accoupler avec nul autre qu’un partenaire de même sexe.
Il y a deux choses qui me fascinent dans cette histoire. D’abord, le projet du zoo d’encourager les pingouins «gais» à avoir un rapport sexuel avec un pingouin de sexe opposé a échoué. Il faut souligner que le zoo n’était pas motivé par un quelconque sens moral, mais plutôt par le fait que cette espèce de pingouin est menacée d’extinction.

La morale de l’histoire, c’est qu’on ne peut s’opposer à Dame Nature. Voilà une preuve de plus que l’homosexualité n’est pas un choix mais bien une orientation fondamentale et naturelle. Deuxièmement, la décision du zoo a provoqué unetollé de protestations. La directrice du zoo a indiqué avoir reçu des plaintes de groupes gais venant des quatre coins de la planète. Cela démontre que nous pouvons, en tant que communauté globale, nous mobiliser et avoir un certain impact.

J’ose espérer que notre communauté retiendra cette fougue politique alors qu’on annoncera le prochain suicide d’un jeune, poussé à l’extrême par l’homophobie. J’ose espérer aussi que nous serons motivés à insister pour que nos commissions scolaires créent des environnements d’apprentissage caractérisés par la tolérance, voire par l’acceptation, dans le milieu de l’éducation.

Justement, en parlant de tolérance et d’acceptation, soulignons son absence pendant le congrès du Parti conservateur du Canada (PCC), tenu à Montréal, du 18 au 20 mars dernier.

Il s’agissait du premier congrès du PCC en tant que nouveau parti résultant de la fusion entre les alliancistes et des conservateurs. C’était aussi le premier rassemblement après les dernières élections fédérales et ce pourrait être le dernier avant les prochaines élections, si on constate l’équilibre chambralant du gouvernement libéral.

Le PCC a réussi à projeter une image de modération et d’unité en affirmant, par exemple, qu’un gouvernement conservateur ne présenterait pas de projet de loi sur l’avortement.

Malheureusement, les délégués ont montré un gros manque d’astuce politique (et d’ouverture d’esprit) en adoptant, par une grande majorité de voix, une résolution selon laquelle un gouvernement conservateur devrait faire reculer le droit égal au mariage pour les conjoints de même sexe en limitant le mariage exclusivement à une union entre un homme et une femme.

Tout comme leur leader, Stephen Harper, les délégués ont choisi d’ignorer la nécessité juridique selon laquelle il faudrait invoquer la clause dérogatoire pour empêcher le mariage entre conjoints de même sexe.
On a aussi décidé d’ignorer deux autres faits : 87% des Canadiens habitent dans une province ou un territoire dans lesquels le mariage égal est légalement permis et plus de 3000 mariages entre conjoints de même sexe ont déjà eu lieu.

Ils ont vraiment mal saisi le climat politique au pays. De plus en plus, les citoyens canadiens souhaitent que les politiciens en finissent avec ce débat puis qu’ils adoptent le projet de loi C-38 légalisant le mariage entre conjoints de même sexe. Celui-ci traîne à la Chambre des communes alors que nous souhaitons ardemment son adoption avant le congé estival des parlementaires.

L’été, c’est la saison des noces. Fort probablement, des centaines d’autres mariages auront lieu cet été. Il est grand temps que les députés fédéraux expriment leur appui aux valeurs incarnées par la Charte des droits et libertés. Même les pingouins se rendent à l’évidence : il ne faut pas tenter de s’opposer à Dame Nature.


Gilles Marchildon est le directeur général d’Égale Canada, un organisme sans but lucratif qui fait la promotion de la justice et de l’égalité pour les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées, ainsi que leurs familles, partout au Canada. www.egale.ca.