Lettre au secrétaire d’une star : Stanislas Dziwisz

Denis-Daniel Boullé
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Cher Stanislas, Vous avez été dans l’ombre du Saint-Père pendant plus de quarante ans à titre de secrétaire particulier. Dans les milliers d’articles qui ont rendu compte de l’agonie, de la mort, puis de l’enterrement du pape, votre nom a été rarement prononcé. Quelques photos vous montrent au côté de Karol Wojtyla, pas encore pape, lors de randonnées en montagne. Vous êtes toujours en retrait, un peu en-dessous, sur deux photos publiées dans Paris-Match et le Journal de Montréal. La première date de 1955 et l’autre de 1972. Sur la première, votre regard se porte tendrement sur le grand homme. On ne sait rien de vous, Stan. Vous avez été ordonné prêtre en 1946, nommé évêque auxiliaire en 1958, archevêque en 1963, alors que Paul VI vous fera cardinal en 1967. Votre ascension dans la hiérarchie ecclésiastique s’est faite en parallèle avec celle de Karol Wojtyla pour que vous puissiez continuer à être ensemble. On ne sait comment vos chemins se sont croisés. On ne sait comment vos destins se sont scellés. Vous étiez son double discret, le plus proche de lui physiquement lors des audiences, qu’elles soient publiques ou privées. Tous ceux et toutes celles qui ont approché Sa Sainteté devaient passer par vous, Stan. Le père René Latourelle, dans l’édition spéciale de La Semaine, parle de vous comme du seul et unique confident de Jean-Paul II.
Même élu pape, Karol avait fait le choix de vous garder, vous, son fidèle compagnon de route. Vous avez sûrement été touché de cette fidélité. Au moment où le cardinal polonais allait connaître la solitude du pouvoir absolu, vous étiez le seul, si l’on excepte les cinq religieuses polonaises au service de Sa Sainteté, à partager son intimité dans ce qu’elle peut avoir de triviale mais aussi d’exceptionnelle. Vous confiait-il ses doutes, ses peurs, se laissait-il aller à des tendresses, toutes fraternelles bien entendu? Dans ces moments privilégiés, loin des fastes de l’apparat, des rituels formels, pouviez-vous l’appeler Lolus, comme sa mère, ou Lolek, comme ses camarades lorsqu’il était enfant. Et lui, quel diminutif vous donnait-il lorsqu’en tête-à-tête, vous partagiez un petit déjeuner, un dîner ou quelque autre moment de détente?

Voilà les questions que je me pose quand je regarde la photo prise en 1955 et que vous posez ce regard plein d’admiration et de dévouement sur un évêque qui allait marquer le monde. C’est à vous qu’il a confié le soin de brûler toutes ses notes personnelles, à vous seul qu’il a laissé le soin de distribuer les quelques effets personnels qu’il conservait, ultime témoignage de l’immense confiance qu’il avait en celui qui l’avait suivi indéfectiblement depuis sa Pologne natale jusqu’à Rome, ultime preuve de ce lien privilégié qui vous unissait.
Les mauvaises langues diront que je blasphème à mots couverts, que je vous prête une relation que Karol, devenu Jean-Paul II, considérerait désordonnée. La chasteté étant son seul mot d’ordre, je ne m’aventurerais pas à croire que Lolek et vous, vous soyez connus bibliquement, même si la Bible vous avait indéniablement réunis. Non, je n’irais pas jusque-là. Mais il est parfois des histoires d’amour qui n’ont pas besoin de l’acte de chair pour naître, grandir, traverser le temps et les épreuves.

Je souhaite que vous ayez pu être présent jusqu’au dernier souffle de votre compagnon de vie. Je souhaite que vous vous soyez remémoré, au cours de sa lente et longue agonie, vos escapades à pied ou à ski dans les montagnes des Carpates que vous affectionniez tant l’un et l’autre. Sûrement. Vous étiez plus qu’un secrétaire.
D’ailleurs, avant les funérailles publiques, au cours de la messe privée, ne vous a-t-on pas demandé de glisser auprès de votre compagnon une cassette contenant de la terre de sa ville natale, Wadowice? Avec l’archevêque Piero Marini, ne vous a-t-on pas laissé poser un voile de soie blanche sur le visage de Jean-Paul II? Vous auriez pleuré plusieurs fois au cours de la cérémonie. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le Journal de Montréal dans son édition spéciale du 9 avril.

Si le monde des catholiques se sent orphelin, vous devez vous sentir veuf. Vous seul pouvez revendiquer ce titre. Et vous avez vécu ces premiers jours de veuvage loin du cirque médiatique, de ce publireportage auquel la curie romaine s’est prêtée, réduisant la mort de Lady Diana à un petit show provincial et local. Stanislas, fidèle à vous-même, vous êtes resté loin des caméras et des photographes.

Peut-être écrirez-vous un jour vos mémoires. Mais je doute que vous succombiez à la tentation de vouloir nous décrire l’ancien petit prêtre polonais comme plus grand que nature. Vous passerez sûrement sous silence aussi bien les grandeurs que les petitessses de ce géant dont vous avez été le témoin privilégié pendant presque un demi-siècle. Et pourtant, à défaut de le rendre plus sympathique – pour moi qui suis un hérétique – auriez-vous pu le rendre plus humain et plus accessible. Mais l’Église catholique a toujours aimé la culture du secret, toujours préféré le discours à la vérité.

Je vous le dis, Stanislas, si Jean-Paul II n’avait pas été aussi rigide en ce qui a trait au célibat des prêtres, aussi opposé au mariage des homosexuels, je suis sûr qu’il vous aurait demandé en mariage, Stanislas. Peut-être alors aurait-il pris conscience que le condom n’est pas l’instrument du Mal, bien au contraire. Et l’Afrique l’en remercierait, comme nous autres d’ailleurs.

Vous auriez ensemble accédé au panthéon de notre mythologie, aux côtés d’Achille et Patrocle, Alexandre le Grand et Hefestion… Karol et Stanislas, ça ne sonne pas si mal en fin de compte.