La mort du pape Jean-Paul II

J’aurais aimé...

Denis-Daniel Boullé
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J’aurais aimé m’associer à ce grand deuil collectif qui a secoué le monde ces derniers jours. J’aurais aimé partager cette tristesse et me souvenir de Jean-Paul II comme cette autorité morale de paix et de justice. J’aurais aimé croire en celui qui aurait joué un rôle dans l’effondrement du bloc de l’Est, qui s’était recueilli devant le mur des lamentations à Jerusalem reconnaissant la Shoah, qui s’était opposé à la guerre en Irak. J’aurais aimé pouvoir écrire, comme tant d’autres l’ont fait, qui était l’apôtre des droits de l’homme. J’aurais aimé le considérer comme un "père spirituel", un nouveau Ghandi, un chantre de l’espoir, même si je ne suis ni catholique, ni chrétien ni quoique ce soit de religieux. Mais honnêtement, j’aurais aimé être touché par sa grâce et par voie de conséquence par celle de son patron.

Mais voilà, dans ce concert de louanges, on oublie que ce souverain pontife n’a pas ouvert l’Église Catholique sur la modernité. Au contraire de ses prédécesseurs, Karol Wotjila a préféré prôner une église conservatrice prompte à protéger son image. On regrettera que celui qui dénonçait contre toutes les injustices n’ait pas reconnu la complicité silencieuse de l’Église catholique et de Pie XII dans l’extermination des juifs. On regrettera son peu d’empressement à condamner les prêtres pédophiles qui ont déstabilisé la confiance des catholiques américains. On regrettera qu’il n’ait pas soutenu certains cardinaux d’Amérique latine qui dénonçaient les escadrons de la mort alors qu’il était dans l’air du temps de dénoncer les régimes marxistes.

Jean-Paul II a raté ce rendez-vous avec son époque et n’a pas su apporter les réponses appropriées en se réfugiant dans une doctrine obsolète. Aucune avancée concernant la place des femmes malgré un courant qui souhaiterait que celle-ci puissent être un jour ordonner prêtre. En ce qui concerne le sida, son refus de l’utilisation du condom comme moyen efficace de lutter contre la maladie, relève d’un crime contre l’Afrique, la plus grande erreur de son règne. Enfin tout au long de son pontificat, Jean-Paul condamnera l’homosexualité. Dès 1986, dans une "lettre aux Évêques de l’Église catholique sur la pastorale des personnes homosexuelles", rédigée par le Cardinal Ratzinger, l’homosexualité est considérée comme "un comportement intrinsèquement mauvais du point de vue moral". Une vision qu’il associera avec le mal puisque dans son dernier livre paru février dernier, "Mémoire et identité"*, il s’opposait encore une fois au mariage gai. "Il est légitime et nécessaire de se demander s’il ne s’agit peut-être pas d’une nouvelle idéologie du mal, peut-être plus insidieuse et plus secrète, qui tente d’opposer les droits humains à la famille et à l’homme".

J’aurais aimé que cet homme de dialogue, de rapprochement entre les peuples et les religions, qui fustigeait aussi bien le communisme que l’ultralibéralisme, qui plaçait l’être humain au cœur de ses préoccupations, se soit montré aussi intransigeant face aux catholiques progressistes, faces aux femmes, faces aux gais et aux lesbiennes. Une attitude qui contredisait son message d’accueil et de compassion.

J’aurais aimé qu’avec Jean-Paul II, l’Église catholique fasse son propre examen de conscience, reconnaisse ses erreurs, ses faiblesses, plutôt que de s’accrocher à une idéologie et à un fonctionnement proche d’un totalitarisme dont pourtant l’ancien Archevêque de Cracovie avait pu connaître les limites et les abus.

J’aurais aimé que Jean-Paul II soit vraiment à l’image du Saint que tous essaie de nous faire croire aujourd’hui.


o À partir d’entretiens réalisés en 1993