Homohobie

Haine, intimidation et folie

Gilles Marchildon
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Tout meurtre est détestable. Lorsque on tue en utilisant un objet comme un bâton de baseball, le geste devient encore plus laid. Or, lorsque ce crime est motivé par une haine éprouvée envers un groupe identifiable, l’acte révèle ce qu’il y a de plus dégoûtant dans la nature humaine. Pour cette raison, le Code criminel prévoit des mesures plus sévères afin de punir des crimes motivés par la haine d’un groupe, formé de personnes ayant en commun une orientation sexuelle. La haine contre les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées continue d’être monnaie courante. Pire encore. Dans certains cas où il est clair que l’homophobie a motivé le crime, le système de justice ne reconnaît pas toujours le rôle qu’a joué cette forme de haine. Cela fait partie d’une tendance qu’expose Doug Janoff dans un livre qui sera bientôt publié par les presses de l’Université de Toronto (Pink Blood ou Le sang rose en français).

Le dernier exemple de cette carence dans le système de justice, c’est le cas d’Aaron Webster. Ce dernier se promenait, tard un soir de novembre 2001, dans le parc Stanley à Vancouver. Il fréquentait un lieu connu pour la drague entre gais lorsque quatre jeunes lui ont sauté dessus, administré une ruée de coups et l’ont laissé mourir, pratiquement nu et gisant dans son propre sang.

Un jeune adulte a été acquitté tandis que deux des jeunes, ayant plaidé coupable à une accusation de meurtre, ont reçu une sentence de trois ans de prison. Le 8 février, la Cour suprême de la Colombie-Britannique a annoncé une sentence de six ans pour le dernier des assaillants d’Aaron Webster. La juge n’a pas conclu que le meurtre avait été motivé par la haine. Cela aurait été difficile étant donné que le procureur de la couronne n’a pas demandé que ce meurtre soit traité comme un crime haineux. Pourquoi pas? Il n’y a pourtant pas de doute que ce meurtre a été motivé par la haine des homosexuels. Or, le système de justice a choisi de rester aveugle.
Il n’est pas surprenant que la communauté LGBT de Vancouver ait manifesté pour dénoncer cette injustice. On a raison de croire que l’intégrité du système judiciaire est minée et de s’en plaindre. Malheureusement, cette situation n’est pas spécifique au cas d’Aaron Webster. Partout au Canada, les forces policières et les tribunaux se montrent souvent récalcitrants à reconnaître la forme particulière de haine qui s’exprime contre nous.
Et si on passait au cinéma ou, plus précisément, si on parlait d’une campagne d’intimidation contre la chaîne Famous Players. La plus grande chaîne de salles de cinéma au Canada a fait l’objet d’un boycott lancé par la Canadian Family Action Coalition (CFAC). La CFAC aurait pu manifester sa désapprobation concernant des films tels que Meet the Fockers (loin de nous montrer des valeurs familiales traditionnelles) ou Cursed (qui déroge aux strictes croyances chrétiennes). Non, la CFAC s’opposait plutôt au fait que la chaîne ait montré une série d’annonces publicitaires faisant la promotion du droit égal au mariage. Le président de Famous Players Media, Salah Bashir, a déboursé 15 000 $ de sa poche afin d’acheter deux bandes-diapos de 15 secondes qui ont été projetées avant le début des films pendant deux semaines.

Or, le contrat publicitaire n’a pas été renouvelé. En fait, Famous Players a décidé de ne plus projeter d’annonces portant sur des sujets d’intérêt public dans l’ensemble de ses 79 salles de cinéma. Ce n’est pas que le boycott de la CFAC ait eu un impact si important sur les revenus du géant du cinéma : les adhérents de la CFAC ne sont fort probablement pas de grands cinéphiles. Ce qui fait reculer Famous, selon Nuria Bronfman, vice-présidente aux affaires corporatives, c’est que la chaîne a commencé à recevoir des courriels menaçant les employés. De plus, les gens qui plaçaient des appels en opposition aux bandes-annonces sur le droit égal au mariage s’exprimaient de façon abusive envers les employés. Monsieur Bashir lui-même aurait reçu des menaces de mort.

Tout individu ou groupe a certes le droit d’exprimer ses opinions politiques sur le plan économique. Il s’agit d’un moyen légitime de démontrer ses convictions. Par exemple, vous pourriez vous rendre dans un cinéma Famous Players pour soutenir l’appui de son président à la cause de l’égalité. Cependant, lorsqu’une campagne politique en devient une d’intimidation, la cause défendue perd de sa légitimité. De plus, le débat civil en général est compromis.

Terminons sur un ton un peu plus léger. Le gouvernement canadien ne devrait pas trop s’en faire par rapport à sa décision de ne pas participer au programme américain de défense par missiles, car l’armée américaine aurait d’autres problèmes à régler. On vient de découvrir que la politique «Don’t ask, don’t tell» (Ne rien demander , ne rien déclarer) a fait des victimes dans un département névralgique. Rappelons que cette politique, introduite par Bill Clinton alors qu’il était président, fait en sorte que l’armée américaine ne doit pas chercher à découvrir l’orientation sexuelle de ses soldats. En même temps, ces derniers ne doivent pas non plus la déclarer, sans quoi ils seront virés.

Selon le Center for the Study of Sexual Minorities in the Military, il semblerait que cette politique ait mené au renvoi de deux douzaines de traducteurs de langues arabes au cours des dernières années, au moment même où l’État américain tente de se mettre à l’abri du terrorisme émanant du Moyen-Orient.

Aveuglée par son homophobie, l’armée américaine fait preuve d’un lamentable sens logique. Le Canada fait bien de rester à l’écart de son projet de missiles sans fondements.