Mariage gai

Le mariage n’est pas la chasse gardée des religions et des conservateurs

Denis-Daniel Boullé
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Mon chum et moi, nous ne nous marierons pas. Enfin, pas maintenant. Peut-être un jour. Mais rien n’est moins sûr. Les raisons pour moi tiennent à mon passé. Éduqué par des professeurs qui avaient fait mai 68, ayant traîné dans des mouvements d’extrême gauche puis dans les comités homosexuels d’arrondissement (CHA) de Paris, je me méfiais de toutes les institutions. La famille était haïssable et le mariage, un des derniers avatars du système patriarcal asservissant les femmes et les enfants. Rien de moins! Du moins le pensais-je à l’époque. De manière cynique, je revendiquais le mariage pour les gais et les lesbiennes, c’était pour ébranler les fondations de cette institution et en précipiter la chute. C’est d’ailleurs un argument repris par les opposants au mariage qui cherchent à décrypter un agenda secret, dont seraient porteurs les gais et les lesbiennes, un agenda qui, selon eux, ne s’arrêterait pas à la simple recherche de l’égalité. Je ne me suis jamais vu au Palais de justice, et encore moins à l’église – je suis un mécréant – en tain de remonter l’allée centrale bras dessus, bras dessous avec l’être aimé, sous le regard attendri et ému de nos familles et de nos ami(e)s, pour célébrer des vœux que d’ailleurs nous nous empresserions de transgresser une fois la cérémonie terminée.

J’ai toujours pensé que mes amours ne regardaient que moi et mes partenaires.

Sauf que, à la fin des années quatre-vingt, alors que des amis tombaient frappés par le sida, les conjoints survivants devaient, en plus de faire leur deuil, se rendre compte qu’ils n’avaient aucun droit. Exclus de l’enterrement, lorsque la famille décidait de rapatrier le corps dans leur ville de province. Exclus de l’appartement dans lequels ils avaient vécu parfois des années en couple, parce qu’un seul était signataire du bail. Exclus par l’administration, puisque aucune de ces unions n’avait de valeur légale. Des petites histoires d’horreur au quotidien que beaucoup ont vécu comme un double deuil. Non seulement l’autre n’était plus, mais on tentait d’effacer la trace et le souvenir de leur histoire d’amour.

Sauf que tous les commentaires et les dérapages ignobles des opposants au mariage gai de ces dernières années témoignaient bien plus de l’homophobie que de la protection d’une institution selon eux menacée par les déviants. Aucune minorité ethnique n’aurait toléré le dixième de ce qui a pu se dire contre les gais et les lesbiennes, aussi bien dans la presse que dans la bouche de représentants religieux, ou encore dans des commissions et des hémicycles parlementaires. À tous les niveaux, des individus, au nom de leur foi ou de leur morale, ont proféré des injures en toute impunité. Même le cardinal Jean-Claude Turcotte, lui souvent si modéré sur les questions sociales, s’est laissé aller en conférence de presse, dans toute sa grande charité chrétienne, à des comparaisons graveleuses. Monseigneur Turcotte n’a pas été poursuivi. Monseigneur Turcotte ne s’est pas excusé auprès des gais et des lesbiennes, ni auprès de ceux et celles qui sont catholiques.

Entre un aspirant député conservateur de l’Ouest du Canada voulant interdire l’homosexualité, les lettres anonymes appelant au meurtre du député-maire, Noël Mamère, parce qu’il avait défié la loi française en célébrant dans sa mairie un mariage entre deux hommes, les homophobes de tous poils ont profité de ce débat pour montrer leur visage, celui de l’intolérance. Espérons qu’une recension de toutes ces manifestations de haine attestera un jour du degré de violence verbale et parfois physique à l’encontre d’une minorité sociale.
Je n’étais pas pour le mariage. Mais quelques années auront eu raison de mes convictions. Aujourd’hui, je ne peux entendre quelqu’un s’opposer au mariage gai sans repenser à des copains disparus et à leurs conjoints, sans percevoir derrière cette opposition un vieux fond d’homophobie qui ne cherche qu’à relever la tête, n’en déplaise à Madame Denise Bombardier. Je n’étais pas pour le mariage, mais il se peut que je me marie…pour une question de justice et d’égalité, bien sûr, mais aussi comme on pose un geste de résistance à la bêtise et à l’intolérance la plus crasse.