Continuons de faire la part des choses entre Église et État

Gilles Marchildon
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l’heure actuelle, la droite religieuse américaine – celle qui a fait ré-élire George Bush à la présidence américaine – pompe des milliers de dollars dans un «camion-citerne» politique qui se promène de notre côté de la frontière. Ce «camion-citerne», c’est l’opposition de taille au mariage civil pour les conjoints de même sexe. La droite religieuse fournit du pétrole financier aux organismes qui s’opposent au projet de loi présenté en Chambre des Communes à Ottawa par le Ministre de la Justice, Irwin Cotler (député pour la circonscription Mont-Royal). Les dollars recueillis, grâce aux campagnes de James Dobson, un allié de taille du Président Bush, ou des Chevaliers de Colomb aux États-Unis, financent la production et la distribution de dépliants puis l’achat d’annonces publicitaires. Ce carburant contre l’égalité ne provient pas exclusivement de sources américaines. Les croyants canadiens sont tout aussi prêts à y mettre de leur piastres. Des groupes bien nantis comme Focus on the Family, entre autres, font déferler des campagnes redoutables pour mobiliser leurs adhérents contre le projet de loi. On sent chez eux le désespoir des gens qui savent que c’est leur dernière chance. Ils ont raison. Ils ne sont pas les seuls croyants à vouloir freiner l’application de la Charte canadienne des droits et libertés (qui, pourtant, protège leur liberté religieuse tout aussi bien qu’elle assure le droit à l’égalité de tous). La hiérarchie catholique se fait aussi entendre. Le Cardinal Aloysius Ambrozic, archévêque du diocèse de Toronto, signait en janvier une opinion éditoriale publiée dans le Globe and Mail. Il proposait que le gouvernement fédéral invoque la clause dérogatoire de la Constitution afin de nier le droit au mariage civil des conjoints homosexuels. Il nous faut plus de temps, écrivait-il, pour bien mesurer les conséquences de ce changement de taille pour la société.
Comme si plus de 3 000 noces entre conjoints de même sexe au Canada, depuis juin 2003, ne font pas suffisamment la preuve que le ciel ne risque pas de nous tomber sur la tête («ciel» au sens laïc, bien sûr!). Comme si on avait dû demander aux femmes d’attendre encore un peu plus pour obtenir le droit de vote afin que l’idée fasse davantage son chemin. Comme si l’abolition de l’esclavage avait été mieux acceptée si on avait reporté la décision d’une décennie.

Plusieurs autres leaders catholiques, tous en écho les uns aux autres, se sont exprimés contre le mariage civil des conjoints de même sexe. L’Évêque Frederick Henry de Calgary, dans sa lettre pastorale de janvier, demandait que l’État utilise son pouvoir de coercition pour «interdire ou limiter » l’homosexualité. De plus, l’Évêque Henry tenta d’établir un lien entre la prostitution, la pornographie et les relations amoureuses et engagées entre conjoints de même sexe. L’Évêque déclara : «On présente parfois l’argument que ce que l’on fait en privé dans nos foyers, ça ne regarde personne. Puisque le lieu privé de nos foyers est certainement sacré, ce n’est pas absolu. De plus, un geste maléfique demeure un geste maléfique, qu’il soit posé en public ou en privé. »
Ceux qui s’opposent au droit égal au mariage entre conjoints de même sexe souhaitent non seulement la défaite du projet de loi fédéral, mais souscrivent à un projet social plus large, visant à limiter les droits des personnes lesbiennes et gaies au Canada. Évidemment, le leadership catholique ne demande pas à ses fidèles si le mariage civil entre conjoints de même sexe les dérange vraiment, car, selon les sondages, une majorité de catholiques appuient le droit au mariage civil pour les conjoints de même sexe.

L’église catholique n’est pas la seule à manifester son opposition au mariage civil des conjoints de même sexe.
Le chef spirituel des sikhs a pris le Premier ministre Paul Martin de court lors de sa visite en Inde au début de l’année. Lors de la visite de Martin, accompagné de députés libéraux d’orgine sikh, le chef spirituel Giani Joginder Singh Vedanti a demandé à ses fidèles de rejeter la légalisation du mariage civil pour les conjoints de même sexe, indiquant que l’idée «émane d’un esprit malade».

Le Premier ministre, de souche catholique, défendit l’égalité du mariage civil, enveloppant sa réplique dans les termes de la Charte canadienne des droits et libertés. En d’autres mots, les affaires de l’État sont à part des affaires de l’Église.

Fort heureusement, on retrouve quand même plusieurs religions qui appuient le droit égal au mariage. L’Église unie, l’Église unitarienne universaliste, l’Église métropolitaine communautaire et certaines rabbins libéraux, entre autres, favorisent non seulement l’idée que l’État accorde le mariage civil aux conjoints de même sexe, mais elles appuient aussi l’idée de célébrer ces mariages de façon religieuse. C’est leur choix et nous les en félicitons. Or, la célébration religieuse n’a rien à voir avec le statut civil du mariage.

Le Ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew (député de Papineau), a causé quelques remous en suggérant que l’Église devrait se retenir par rapport à des questions qui relèvent de la compétence exclusive de l’État.

Le Ministre n’a pas tort de vouloir faire la part des choses. Certes, il y a une place dans le débat public pour l’opinion de tous les clergés et de toutes les églises. Cependant, la question du mariage civil ne concerne pas les pratiques religieuses. Il s’agit d’un processus administratif de l’État. Il est tout aussi inapproprié, pour n’importe quelle religion que ce soit, de dicter comment le mariage civil doit se contracter qu’il le serait pour l’État de dire comment la confession doit se dérouler. Bénie soit cette distinction.

Gilles Marchildon est le directeur général d’Égale Canada, un organisme sans but lucratif qui fait la promotion de la justice et de l’égalité pour les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées, ainsi que leurs familles, partout au Canada. www.egale.ca.