Pas de Saint-Valentin à Montréal pour Carlos et Antonio

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Carlos et Antonio ne passeront pas la Saint-Valentin à Montréal. Immigration Canada leur a gentiment montré la sortie du pays. Direction Mexico. Retour à la case départ pour une deuxième fois. Ils avaient tenté leur chance une première fois en 2001 et demandé le statut de réfugié. Déboutés par la Commission de l’Immigration et du Statut de réfugié, ils avaient plié bagage et étaient retournés au Mexique en 2002 sans grand espoir. Le Mexique les a ramenés à leur ancienne réalité dès leur arrivée à l’aéroport où, lors de la fouille de leurs bagages, les douaniers se sont esclaffés devant les photos, où ils posaient heureux lors du défilé de la fierté gaie de Montréal, et les ont exhibées aux autres passagers. On peut rêver d’un meilleur accueil. Mais quand on est latino et gai, l’ironie grossière et l’injure font partie du lot quotidien. Carlos et Antonio ont tenté leur chance dans d’autres villes du Mexique, espérant toujours découvrir un havre de paix où pouvoir recommencer à zéro, avec toutefois la nostalgie collée au ventre d’avoir pu vivre simplement pendant à peine deux ans dans un pays où ils ne se sentaient plus comme des parias. Mais deux ans, c’est sufisant pour perdre les mauvaises habitudes de vivre dans la peur du regard des autres, dans l’obligation de cacher leur relation. Le retour au placard est aussi difficile que la sortie. Carlos et Antonio ont revécu les mêmes petites persécutions quotidiennes, les remarques assassines, les congédiements abusifs et les menaces physiques : l’accumulation et la répétition qui poussent tout droit vers le découragement.

Carlos et Antonio ont donc tenté de nouveau leur chance au Canada en février 2003. La Loi sur l’Immigration ayant changé, ils ne pouvaient demander une seconde fois le statut de réfugié. Ils ont donc participé au dernier processus possible avant l’expulsion, l’Examen des risques avant renvoi (ERAR) . Ils ont eu trente jours pour préparer un dossier et le soumettre à un agent ERAR qui, lui, a mis 22 mois à rendre sa décision. Carlos et Antonio ont donc eu le plaisir de vivre de nouveau une liberté tant recherchée. Ils ont retrouvé leurs amis, leurs voisins, ont travaillé et démontré leur intégration.

Mais voilà, l’agent ERAR en a décidé autrement à la suite d’une longue période de gestation : 22 mois. L’agent rappelle qu’en avril 2003, le Congrès Mexicain a adopté une loi fédérale pour prévenir et éliminer la discrimination incluant celle faite à l’égard des homosexuels. Il ajoute de plus qu’un Conseil national contre la discrimination a été créé pour investiguer les allégations de discrimination.

L’agent a estimé qu’il n’y avait plus de problèmes pour les gais et les lesbiennes au Mexique, puisque le président Vincente Fox y veillait. Il a même vérifié qu’il existait des bars gais dans quelques villes du Mexique. Et, bien évidemment, il a souligné l’existence de Puerto Vallerta. Et hop, le tour est joué, si le Mexique n’est pas l’Eldorado gai de l’Amérique latine, il est en passe de le devenir selon Immigration Canada.

L’agent d’ERAR a-t-il déjà entendu parler de la différence entre l’égalité formelle et l’égalité substantielle? Sûrement pas, car c’est un concept trop difficile à comprendre. Va-t-il envoyer une lettre au frère de Carlos qui l’a tabassé, à son patron qui l’a licencié quand il a appris qu’il était gai, et une lettre aussi au professeur d’université d’Antonio qui l’a menacé de outing pour obtenir des relations sexuelles? Des lettres pour leur rappeler que leur président Vincente Fox s’oppose à la discrimination faite envers les gais? On croit rêver.

L’agent oublie aussi de mentionner que le Mexique arrive en tête de liste avec le Brésil pour le nombre de meurtres à caractère homophobe, ce qui montre bien qu’une loi et un conseil ne sont qu’un tout petit pas — nécessaire mais insuffisant — pour que du jour au lendemain les mentalités aient changé.

Carlos et Antonio sont un peu amers quand ils voient d’autres gais mexicains acceptés comme réfugiés. Surtout quand ils lisent la décision de certains commissaires de la Commission de l’Immigration et du Statut de Réfugié qui affirment noir sur blanc que, malgré les bonnes intentions du gouvernement mexicain actuel, il n’y a aucun endroit au Mexique où les gais et les lesbiennes peuvent être en sécurité et surtout recevoir la protection des autorités en cas de besoin. Pour Carlos et Antonio, être reconnus comme personnes protégées au Canada relève de la loterie ou de l’arbitraire d’un fonctionnaire.

Carlos et Antonio porteront un toast le jour de la Saint-Valentin à l’agent d’ERAR qui les a condamnés à retourner dans le placard, même si celui-là a la superficie d’un pays. Après tout, ils n’ont qu’à raser les murs, être perpétuellement aux aguets, ne pas se démontrer de tendresse et d’affection en public, s’inventer des conjointes et fuir tous les lieux où ils sont connus comme des maricones. C’est un plan de match intéressant et surtout… bien épanouissant.