«Les deux solitudes» de nouveau à la mode

Gilles Marchildon
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Non, ce n'est pas ce que vous pensez. J'en conviens, l'expression «les deux solitudes», popularisée au milieu des années 60, trouve ses origines chez l'historien et écrivain Hugh MacLennan, qui utilise ces mots en 1945 pour décrire le gouffre culturel qui sépare les Canadiens anglais des Canadiens français. Je ressuscite l'expression pour décrire l'écart grandissant entre le Canada et les États-Unis.

Quelques semaines avant la fin de 2004, le président américain faisait sa première visite officielle au Canada (hors du cadre d'une rencontre multilatérale). Parmi les milliers de personnes qui ont manifesté contre Georges W. Bush, d'abord à Ottawa puis ensuite à Halifax, on retrouvait plusieurs centaines de personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées (LGBT). Leur présence s'explique de façon assez claire. À la fois geste de solidarité et mesure de prévention, les manifestants LGBT voulaient montrer qu'ils n'approuvent pas les politiques de Bush, mais aussi qu'ils n'accepteraient pas qu'on en fasse l'importation. Le libre-échange a des limites! Sous la présidence Bush, on constate une érosion graduelle de la liberté, de la justice et de l'égalité. Les personnes LGBT en souffrent particulièrement. Le plus récent exemple, c'est la campagne du président en faveur d'un amendement constitutionnel pour limiter les droits de certains de ses concitoyens.
Alors qu'au Canada, le droit égal au mariage est reconnu par six provinces et un territoire, représentant 85% de la population canadienne, et que la plus haute instance juridique du pays, la Cour suprême du Canada, y a donné son aval moral, le chef d'État américain a lancé, l'année dernière, l'équivalent d'une guerre contre les personnes homosexuelles en déclarant qu'il voulait faire inscrire dans la Constitution l'exclusion des couples de même sexe du mariage. C'est la première fois dans l'histoire qu'on cherche à modifier la Constitution américaine pour rétrécir plutôt que d'élargir le champs des libertés individuelles.
Plusieurs commentateurs politiques, moi y compris, sont d'accord pour dire que les républicains ont bien orchestré leur symphonie de l'intolérance lors des élections présidentielles de l'automne dernier. Ce n'est pas un hasard si une question référendaire sur le mariage des couples de même sexe a été amenée aux urnes dans 11 États américains. Pour faire sortir le vote des personnes plus conservatrices, on leur disait que l'existence même de la société reposait sur le fait d'empêcher les «fifs» de s'épouser! Il fallait «protéger la famille», clamaient les républicains, se présentant ainsi comme les seuls défenseurs des valeurs traditionnelles. Le droit égal au mariage n'est pas le seul bafoué par Bush. En s'opposant à la Loi sur la non-discrimination en matière d'emploi, Bush s'est clairement aligné avec la droite politique et religieuse qui s'oppose au droit des personnes LGBT de pouvoir vivre ouvertement et d’être libre de toute crainte de harcèlement ou de violence.
De plus, aux États-Unis, on accorde peu de reconnaissance aux conjoints de même sexe. Les couples gais et lesbiens américains, sauf quelques exceptions, croupissent dans l'obscurité juridique. Par exemple, suivant le décès de leur conjoint, le survivant n'a pas accès aux prestations de la pension tandis qu'au Canada, même avant la reconnaissance du mariage civil, les conjoints homosexuels bénéficiaient d'une égalité au chapitre des bénéfices (et aussi des responsabilités, ne l'oublions pas). Autre exemple des «deux solitudes» : la protection contre la discrimination ayant l'orientation sexuelle comme fondement. Au Canada, cette protection existe de façon explicite dans chaque province et territoire. De plus, nos tribunaux interprètent que ce motif est inclus dans la Charte des droits et libertés.
C'est complètement différent aux États-Unis. Dans 36 États américains, il est légal de congédier quelqu'un à cause de son orientation sexuelle. Aussi, dans 46 États, un congédiement serait permis sur la base de l'identité de genre. C'est donc dire que les États-Unis ont encore moins d'égard pour les personnes transsexuelles et transgenres. Voilà pourquoi plusieurs centaines de personnes LGBT ont manifesté aux côtés des pacifistes, des syndiqués et des femmes. Ils voulaient souligner leur désaccord avec les politiques de Bush, mais aussi envoyer un message clair que cette recette ne convient carrément pas au Canada. Pourquoi? Entre autres, parce que les «deux solititudes» épousent des valeurs très différentes.
Au Canada, nous avons évolué de façon presuqe diamétralement opposée. La tolérance envers les différences est monnaie courante grâce à notre bilinguisme officiel (même s'il est imparfait), la tradition de négociation avec les communautés autochtones (vous vous imaginez les résultats d'une situation comme Oka au Texas?) et la politique du multiculturalisme (un véritable pâté chinois selon certains, mais qui se déguste très bien, au fond). Le 1er juillet dernier, le Centre de recherche et d'information sur le Canada (CRIC) et la firme Environics ont publié les résultats d'un sondage d'opinion publique. Celui-ci démontre un appui croissant pour le droit égal au mariage des couples de même sexe. Tandis que 48% des personnes interviewées en septembre 2003 trouvaient qu'on devrait permettre aux personnes gaies et lesbiennes de se marier, maintenant, 57% des Canadiens appuient le droit égal au mariage pour les couples de même sexe. Seulement 38% s'y opposent et 4% ne sont pas certains. Fait à noter, 77% des adultes canadiens ayant moins de 30 ans appuient le mariage des couples de même sexe. Il est clair que les Canadiens soutiennent les valeurs incarnées par la Charte. Les chiffres en témoignent.
Tout parti politique qui souhaite obtenir l'appui populaire doit alors se rallier à la Charte et non pas écraser la notion d'égalité. Même si nous constatons l'existence des «deux solitudes» en Amérique du Nord, il est trop tôt pour s'en féliciter. Notre travail est loin d'être terminé. De nombreux dossiers exigent notre attention, notamment le suicide chez les jeunes LGBT, la lutte contre la haine et l'intolérance, l'existence de lois rétrogrades qui criminalisent la sexualité, nos rapports moins qu'idéaux avec la police et la pleine égalité des personnes transidentifiées.

Gilles Marchildon est le directeur général d'Égale Canada, un organisme sans but lucratif qui fait la promotion de la justice et de l'égalité
pour les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées ainsi que leurs familles, partout au Canada. Infos : www.egale.ca.

 

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Quelques semaines avant la fin de 2004, le président américain faisait sa première visite officielle (...)

Publié le 20 décembre 2004

par Gilles Marchildon