Questions de mobilisation

Silence = mort

Denis-Daniel Boullé
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Combien étions-nous à marcher le 26 septembre dernier ? Quinze mille, selon les organisateurs. Mais aurions-nous été 25 000, nous aurions été encore trop peu… à nous déplacer pour la marche de la Fondation Farha. Bien sûr, c’était un dimanche matin ensoleillé, ni trop chaud ni trop froid, une matinée à rester au lit avec son chum ou avec le mec rencontré la veille dans le Village. Ou bien à aller bruncher avec quelques amis sur le Plateau avant une tranquille promenade pour magasiner. Un soleil paisible brillait sur les premières couleurs d’automne des arbres. Une journée où l’on n’a pas envie de se casser la tête, ni avec les factures, ni avec la guerre en Irak, ni avec les sinistrés d’Haïti, avec rien, histoire de penser que la vie peut être belle et simple. Alors pourquoi se déplacer pour une campagne de collecte de fonds et déambuler dans les rues désertes du centre-ville ?

Bien sûr au cours de la semaine, tous les copains étaient d’accord. C’est important. Il ne faut pas lâcher. «Viendras-tu ?» Hésitation puis réponse : «J’ferai tout mon possible pour venir.» Marcher le 26 septembre n’était pas, de toute évidence, dans leur agenda. Aucun problème en revanche pour donner 20 $ et s’acheter ainsi une excuse en cas d’abonné absent dimanche matin.

Bien sûr, certains sont venus, mais les autres, aussi bien les premiers concernés que leurs amis et leur famille ? Je me suis étonné tout au long du parcours de ne pas croiser certaines têtes. OK, ils étaient peut-être présents et je ne les ai pas vus, mais j’ai repris mon téléphone et me suis rendu compte que même dans mon entourage immédiat, certains avaient eu d’autres obligations.

Certains avancent qu’il faudrait changer de concept de l’événement sans trop savoir dans quel direction aller... Quoi qu’il en soit, il semble évident que le sida ne fait plus bander nos consciences sociales, voire militantes. Il s’est installé une lassitude. Il est rassurant de penser que, grâce aux trithérapies, les séropos ont gagné une première manche contre la maladie. Le téléphone ne sonne plus deux à trois fois par mois pour nous annoncer la mort d’une connaissance, d’une relation, quand ce n’était pas d’un ami. Bien sûr, on sait que les trithérapies, malgré le confort qu’elles apportent, entraînent des effets secondaires désagréables, mais au moins le sida n’est plus un aller simple vers le cimetière. En tout cas, pas chez nous. Et pourtant, on en meurt encore.

Les organismes sida le constatent. Avec la recrudescence des MTS, on ne se protège pas autant qu’il serait souhaitable de le faire. Les gars que l’on diagnostique aujourd’hui ont été contaminés récemment. Les campagnes de prévention ne semblent plus toucher leur cible ; les médias en parlent moins parce que le sida a perdu son caractère sensationnaliste. Et pourtant, les chiffres de séroconversion, surtout chez les jeunes, loin de nous rassurer, devraient nous donner une secousse pour réagir.

Non, la page du sida n’est pas tournée, même si nous sommes sortis du gros de l’épidémie. Il est toujours parmi nous, mais nous ne le percevons plus comme une urgence. On s’est habitué, c’est tout. Et c’est dommage! La banalisation participe à cette baisse de la vigilance face à la transmission du virus. La banalisation fait que nous préférons rester tranquilles, chez nous, plutôt que de marcher pour rappeler encore et encore que le sida tue. Espérons que nous serons plus de quinze mille le 1er décembre prochain à combattre cette banalisation dans nos vies de tous les jours.