Les termes pour nous définir

Comment je m’appelle ?

Denis-Daniel Boullé
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J’ai été d’abord, pour mes condisciples du secondaire, la tante, la pédale, le pédé. Mes camarades avaient perçu ma différence bien avant qu’elle ne devienne une évidence pour moi. En clair, on appelait quelqu’un comme moi, un homosexuel. Le mot n’est pas trop joli, sent un peu le laboratoire. Normal, il a été créé par un médecin, il fallait qu’il sonne comme une pathologie. Mon baptême s’est donc fait sous le signe de l’injure et de la maladie. Bien sûr, bien avant moi, d’autres avaient tenté de se nommer eux-mêmes. Le mouvement Arcadie en France a tenté vainement de lancer le terme homophile, pour faire disparaître toute connotation sexuelle, mais il n’a pas connu le succès escompté, ni auprès des principaux intéressés, ni auprès du grand public.

Mon passage dans les groupes militants des années quatre-vingt m’a réconcilié avec l’injure. On nous voulait pédés, enculés, nous allions devenir fiers de l’être. J’ai donc assumé, avec une certaine provocation, le fait d’être une pédale, une folle, une fiotte. Presque au même moment commençait à fleurir dans la presse homosexuelle française le terme gai. Ne se calquant sur aucun équivalent, mais s’intégrant parfaitement au lexique français, il a su gagner rapidement le vocabulaire branché d’un milieu friand d’américanisme. J’étais donc devenu un gay.

Mais c’était sans compter sur les penseurs de la cause gaie puis très vite sur les théoriciens des études gaies et lesbiennes. Ou queers. Car déjà, au sein même de nos communautés, des divergences sur la terminologie à utiliser allaient apparaître, animant ainsi des débats théoriques, mais qui mettaient bien en lumière la difficulté de nous nommer. On reprochait au terme gai de n’englober que les gars ayant des relations avec des hommes et de laisser de côté les lesbiennes, les transexuel(le)s, les transgenres, les bisexuel(le)s. Même le terme Queer, qui devrait réunir toutes les catégories précitées, reste contesté, puisque que des lesbiennes, des trans et des bi pensaient vivre des réalités spécifiques qui se trouvaient diluées dans ce terme. Alors, il a bien fallu circonscrire les comportements différents, les réalités propres à chacun des groupes. D’où un foisonnement de néologismes devant recouvrir au plus près ce qui nous démarquait comme groupes sociaux particuliers et même comme sous-groupes à l’intérieur de nos propres communautés. Nous devions être étiquetés et accompagnés d’une fiche signalétique décrivant nos mœurs et nos coutumes.

S’il m’arrive de me définir comme gai, c’est parce que, dans le grand public, le mot signale seulement que je ne suis pas hétérosexuel. Point. Regardez le mot homophobie, qui est né dans les années soixante-dix et qui vient de s’imposer dans la société il y a seulement quelques années – il a même droit aux honneurs des dictionnaires aujourd’hui –, il a lui aussi montré ses limites. Ma voisine qui se veut à la page condamne l’homophobie, mais elle participe peut-être à la lesbophobie, la transphobie et la biphobie. Les lesbiennes – ou du moins celles qui se reconnaissent sous ce vocable -, les trans et les bisexuels, sans oublier leurs amis, trouvent qu’homophobie ne tient compte que de la discrimination faite aux gais et oublie celle qui leur est propre. Ce qui, à bien y réfléchir, n’est pas faux. Mais si le mot homophobie existe, c’est qu’il y avait un vide pour désigner des propos, des comportements ou des gestes de ceux ou celles qu’on appelle aujourd’hui les homophobes. Qui sont-ils? D’où leur vient cette haine des orientations sexuelles différentes et comment la caractériser? La plupart d’entre eux sont des hétérocrates avec des comportements hétérosexistes, c’est-à-dire qui considère l’hétérosexualité, sinon comme la meilleure, tout au moins comme la seule orientation sexuelle ayant droit de cité.

Je me suis déjà fait traiter d’hétérophobe. On me reprochait mes propos parfois – et pourtant si peu – radicaux. Loin de moi l’idée de souhaiter la disparition des hétérosexuels et de rêver d’une homocratie. Je suis tout ce qu’il y a de plus hétéroflexible. Cela ne veut pas dire que je veuille convertir tous les hétéros. Je me suis inspiré de Marine et Anne Rambach, les auteures françaises qui, dans leur ouvrage Culture gaie, ont traduit gay friendly par hétéflexible - OK, c’est pas très heureux – pour créer l’équivalent des hétéros qui seraient friendly avec les gais.

Il y a environ deux ans, nous rendions compte dans le magazine d’un terme lancé par un groupe de jeunes gais et lesbiennes et qui devaient régler une bonne fois pour toutes les questions d’appellation : allosexuel. L’intention était bonne de vouloir définir par ce terme toute personne dont la sexualité, le genre ou l’identité ne serait pas du groupe majoritaire, c’est-à-dire hétérosexuel. Sans vouloir froisser les jeunes auteurs de ce néologisme, allosexuel m’a toujours fait penser à Allo-Stop. On partage les frais de condoms, de lubrifiant et de dildos pour une partie de jambes en l’air... économique!

Reste qu’en réponse à la question, je ne sais pas comment je m’appelle. Si le mot gai a su gagner mes faveurs pendant une période, son expansion dans le langage courant lui a fait du même coup naître quelques connotations ridicules. C’est plus chic de dire qu’on a des amis gais qu’homosexuels ou fifs. Ça sent l’appartement décoré avec goût, les petits plats qui mijotent pour les invités, préparés par des propriétaires hommes qui s’habillent avec goût et qui sont tellement polis et cultivés, et j’en passe. Gai, ça fait propre sur soi, c’est confortable, acceptable, fréquentable. Mais est-ce que cela cerne bien ce que je suis? J’en doute.
Gai ne me correspond pas plus qu’homosexuel, queer, 3e sexe ou homophile. Je suis homosensuel puisque j’aime la tendresse entre deux, trois, voire plusieurs mecs. Je suis homosocial parce que, par mon travail, je rencontre beaucoup de gais et de lesbiennes. Je suis parfois homocentriste, par déformation, mais, dans une société hétéronormative, c’est un peu normal. Je ne suis pas homonormatif parce que je ne demande pas à mes amis hétéros d’adopter le même mode de vie que moi, bien qu’ils aient du goût, de la culture et de la conversation. Je suis homo quelque chose à cent pour cent parce que je suis tombé dans la marmite de potion rose très jeune.
Alors j’ai décidé d’apporter ma modeste contribution en décidant de me nommer altersexuel. Nous sommes deux à Montréal à revendiquer notre altersexualité, mon ami Jorge et moi-même. D’une part, contrairement au défunt groupe Arcadie, ce qui me gêne dans homosexualité et avec tous les mots dérivés d’homo, ce n’est pas la référence au sexe mais celle au même. En couchant et/ou en aimant des hommes, je n’ai jamais eu le sentiment de coucher avec moi-même ou avec quiconque pouvant me ressembler. D’autre part, le préfixe alter est furieusement tendance. Ne sommes-nous donc pas tous altermondialistes aujourd’hui? Enfin, l’autre, même s’il partage quelques attributs physiques semblables aux miens restera toujours unique et différent. Mais, blague à part, altersexuel est né par accident, et nous lui avons, par jeu, Jorge et moi, donné une définition. Et c’est plus sérieux que notre dernier-né, dont nous nous qualifions depuis quelques semaines. Nous sommes aujourd’hui des hystérosexuels et je vous mets au défi d’en trouver une quelconque définition dans un manuel ou un dictionnaire. Et vous, comment aimeriez-vous qu’on vous appelle?

 

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Publié le 16 septembre 2004

par Denis-Daniel Boullé