Le sexe dans les lieux publics

Parlons cru, parlons cul

Denis-Daniel Boullé
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la fin de chaque été, c'est toujours la même chose. Des amis m'appellent pour me dire que des gars se sont fait expulser du parc d'Oka parce qu'ils avaient des comportements indécents. L'érection n'est pas bien vue au bord du lac. Des lecteurs laissent des messages pour dire que dans tel ou tel parc, des policiers en civil ont joué à la chasse aux gais. Malgré des campagnes rappelant qu'on ne devait pas se livrer à des jeux sexuels en public, au risque de choquer les vaches dans le pré d'à côté, le frisson qu'apportent les ébats dans les fougères est souvent plus fort que la prudence. Je n'ai pas vraiment d'avis sur la question. J'ai déjà baisé avec des inconnus en dehors de ma chambre à coucher. J'ai donc pris des risques et, heureusement, je ne me suis jamais fait prendre. Je ne sais pas si c'est bien ou si c'est mal. Je ne l'ai jamais fait près d'un bac à sable où jouent les enfants, ni dans la cour d'une garderie pendant la récréation. Je me suis toujours arrangé pour trouver un endroit à l'écart de mes semblables même si, généralement, les semblables présents l'étaient pour les mêmes raisons que moi. J'aurais donc pu être arrêté pour acte indécent. Or, je trouve que, dans mon quotidien, il y a bien d'autres spectacles indécents dont personne ne s'émeut ou si peu. Et surtout qui ne tombent pas sous le coup de la loi.
J'ai eu des amis qui se sont fait arrêter. Généralement, ils ne s’en vantent pas. Ce n'est pas seulement une question de culpabilité ou encore le cauchemar d'avoir passé quelques heures dans une cour à entendre le discours moralisateur d'un juge sous l'oeil amusé de tous dans la salle. Non, ils se taisent parce qu'ils savent que, professionnellement, cette tache peut leur occasionner quelques difficultés, surtout quand on se destine à un métier en rapport avec le public et où les employeurs peuvent vouloir connaître les antécédents criminels.
Je n'ai jamais abusé de mes partenaires, comme je n'ai jamais été abusé par eux. Ils étaient, tout comme moi, consentants. S'il y a eu crime, il n'y a jamais eu de victime. Mais, avec un casier judiciaire de ce type, j'aurais été considéré comme un prédateur sexuel au même titre que les violeurs. Une bien grosse condamnation pour si peu de chose.
Je ne veux pas défendre à tout crin le sexe dans les lieux publics. Je peux comprendre qu'au détour d'un sentier, le père, la mère, le fils et le Saint-Esprit soient choqués par le spectacle d'humains se livrant à la plus vieille activité du monde. Mais, de là à croire que ces humains soient des criminels de la plus vile espèce, il y a une marge. Il n'y a aucune commune mesure entre les faits reprochés et les condamnations prononcées.
Il en va de même pour les clubs échangistes, qui tombent sous le coup de la loi sur les «maisons de débauche». L'expression a d’ailleurs quelque chose de désuet et de poussiéreux, d’anachronique en somme. Sauf pour la police. Idem pour les bars de danseurs nus qui, s'ils vivent une relative quiétude, n'en sont pas moins dans la lorgnette de l'escouade de la moralité ou des postes de police. On se souvient en ce sens de la dernière descente au Taboo.
Mais ce qui me choque le plus, c'est l’absence d’une volonté politique pour changer les choses. Je ne suis pas le seul à me livrer ou à m'être livré à des jeux qui sont réprouvés par la loi. La liste de connaissances, que j'ai croisées un jour dans un parc, sur une plage, ou bien encore dans les toilettes d'un bar, ou dans une ruelle peu éclairée, est longue. Parfois, en fin de party, quand les langues se délient, chacun y va de son aventure sexuelle à «hauts risques». J'ai des amis qui se sont retrouvés devant un juge et qui ont baissé la tête, passablement honteux de voir leur vie sexuelle étalée au grand jour. Et pourtant, où était le mal ?
Peu nombreux sont ceux à vouloir se battre aujourd’hui pour changer les lois. Peu nombreux aussi sont-ils à revendiquer la décriminalisation des actes sexuels entre adultes consentants lorsqu'ils sont pratiqués en dehors de la chambre à coucher. Pire, rarement manifeste-t-on de la solidarité pour ceux qui se font prendre les culottes baissées. On préfère se dire qu'ils n'ont pas eu de chance, ou que cela ne nous arrivera pas, ou qu'ils n'avaient pas été assez prudents. Mais c'est la politique de l'autruche.
Plus grave : en acceptant cet état de fait, nous nous en rendons complices. Nous acceptons que la sexualité soit encore considérée comme sale et donc condamnable. Je souhaiterais parfois, quand je vais à Oka, que les gais défendent un peu mieux leur espace. Qu'ils aient le courage d'aller voir les gardiens de sécurité pour leur dire que OK, c'est pas bien que deux mecs baisent derrière un arbre, mais que ça ne nécessite pas une répression démesurée. Les expulsés, la queue entre les jambes et sous bonne protection, quittent la plage sous les yeux d'autres gais soulagés de ne pas faire partie du nombre. Même chose pour les arrêtés du Taboo. Le comité de soutien mis sur pied n'a pas créé un véritable élan de solidarité. Ni même parmi ceux qui fréquentent les bars de danseurs nus et qui auraient pu se trouver là par hasard le soir de la descente.
Aurions-nous, en gagnant de la respectabilité sociale, perdu un peu de notre âme? Aurions-nous oublié que c'est d'abord et avant tout notre sexualité qui posait problème? Nous sommes-nous approprié l'idéologie ambiante sur la sexualité, même si nous continuons à la transgresser dans la clandestinité, quand il fait nuit, à l'abri des regards dérangeants, et en espérant ne pas nous faire prendre? Cela s'appelle de l'hypocrisie.
Sommes-nous devenus des Tartuffe ?