Simplement pour le fun et c’est déjà

UN DÉFILÉ, POURQUOI FAIRE ?

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Généralement, dans les semaines qui précèdent Divers/Cité, on me pose et repose la même question : «Le défilé est-il encore nécessaire?» Je n’ai même pas ébauché l’amorce d’une réponse que l’on me donne des arguments qui devraient justifier l’annulation de l’événement. Certains sont archiconnus : «Les drag-queens et tous ces gars presque nus donnent une mauvaise image des homosexuels.» De nouveaux ont fait leur apparition ces dernières années : «Maintenant que nous avons les mêmes droits que les hétérosexuels, ça ne sert plus à rien de manifester.» Pour y couper court, il me prend souvent l’envie de répondre «effectivement, ça ne sert à rien» et de passer mon chemin. Du moins le ferais-je si ces commentaires provenaient d’hétérosexuels. Mais ces derniers temps, ils proviennent de gais. Pour les hétéros, ce serait simple. N’ayant pas vécu dans leurs tripes une once de discrimination en raison de leur orientation sexuelle, ils ne peuvent comprendre ce qui pousse des milliers de gars et de filles à se déhancher au son de la musique sur et autour de chars allégoriques. Mais venant de gais, j’avoue que je suis toujours un peu surpris. Et pourtant, être gai n’implique pas automatiquement que l’on se reconnaisse dans le défilé. Et comme j’ai commencé à manifester à une époque où cela représentait un plus grand défi qu’aujourd’hui, un vieux fond militant refait rapidement surface. Dois-je rappeler à ces incrédules qu’ils souffrent d’une amnésie et d’une cécité partielles. Les parades gaies ont une histoire, et la présence de drag-queens ou d’hommes dénudés n’a rien à voir avec un quelconque exhibitionnisme de quelques provocateurs. Mais on ne convaint en agressant.

Ni en étant ironique d’ailleurs. Il m’arrivait souvent de répondre par des boutades. Le défilé, une mauvaise image de l’homosexualité? Mais j’ai souvent rencontré des hétérosexuels qui donnaient une mauvaise image de l’hétésexualité sans que personne ne s’en offusque. «Excusez-moi, Monsieur, mais votre façon d’être avec votre femme et vos enfants donne une mauvaise image de l’hétérosexualité.» Faites l’essai et écrivez-moi après. L’humour n’est pas toujours un bon argument de persuasion. J’ai tout essayé.

La raison politique : cette journée permet de montrer que nous sommes aujourd’hui une minorité qui entend se faire respecter. La raison sociologique : tous les groupe s minoritaires ont tendance à se regrouper et à faire valoir leur différence. La raison anthropologique : toute communauté qui partage une ou des identités communes, qu’elles soient religieuses, ethniques, linguistiques, géographiques, familiales, ou sexuelles, organisent de grandes réunions qui servent à raffermir les liens entre les membres. La raison psychologique : la nécessité de se retrouver et, par le nombre de se rassurer de n’être plus seul à vivre la différence. La raison militante : le défilé reste une immense sortie du placard collective et individuelle, l’extrême opposé de la clandestinité et du silence qu’on nous a imposés pendant des siècles et des siècles, Amen!

Mais je me retrouve encore dans dans la justification. Et c’est bien là le problème! Devons-nous toujours et encore nous justifier d’être ce que nous sommes et d’organiser nos vies tant individuelles que collectives comme bon nous semble? Demande-t-on de justifier le défilé de la St-Jean-Baptiste ou encore le Stampede d’Edmundton. Jamais!

Tout bêtement, et encore une fois, il faut envisager le défilé comme un rassemblement ouvert à tous et à toutes pour avoir simplement, pendant une journée, le plaisir d’être ensemble, de s’amuser (habillé, déguisé ou légèrement vêtu), de partager. Une seule journée dans l’année où, pour une fois, l’orientation sexuelle n’est plus un problème, ni une différence. Et si le défilé de Divers/Cité n’avait que cette fonction, cela justifierait amplement sa raison d’être pour bien des décennies.