Le courage de Svend Robinson

La contrainte à l'excellence

Denis-Daniel Boullé
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Svend Robinson se retire de la politique et abandonne son poste de député. Le bijou volé dans un moment d'égarement aura eu raison de celui qui pendant vingt-cinq ans s'était construit comme un modèle de probité et d'excellence. Cette fameuse bague dérobée qu'il souhaitait offrir à son conjoint n'aura pas terni son image, bien au contraire. Devançant le scandale, le député a préféré relater les faits devant les caméras et en accepter toutes les conséquences. Une leçon de morale que d'autres politiciens - en ces temps de scandale des commandites - auraient dû faire leur.


Svend Robinson, même après son retrait, aura encore marqué son passage dans le monde politique, puisque le Sénat a ratifié son projet de loi condamnant les propos homophobes ou incitant à la haine des homosexuels. Une avancée supplémentaire pour les gais et les lesbiennes dans leur combat contre l'homophobie.
Les raisons qui ont poussé Svend Robinson à commettre un suicide politique sont complexes et échappent sûrement à toute explication pour le moment. Raisons personnelles selon le député de Barnaby qui seraient liées à son accident de 1998, lequel lui aurait laissé de nombreuses séquelles psychologiques.
Et pourtant, tous les gais et les lesbiennes qui ont des postes de responsabilité ont dû se sentir personnellement touchés par l'histoire de Svend Robinson. Ils savent que la moindre erreur dans leur parcours, qu'elle soit d'ordre privé ou professionnel, peut leur coûter cher. Cette contrainte à l'excellence rejoint d'ailleurs celle des femmes qui doivent souvent mettre les bouchées doubles pour prouver leur compétence quand elles arrivent à des postes de responsabilité, généralement la chasse gardée des hommes hétérosexuels. Elles savent que la moindre peau de banane sur laquelle elles glisseront leur sera fatale.

Il en va de même pour les gais et les lesbiennes. Svend Robinson s'était construit l'image d'un Robin des Bois prenant fait et cause pour les plus démunis, les exclus, les minorités. Ses combats dépassaient largement les revendications gaies et lesbiennes, mais il avait été le premier homme politique a déclaré son homosexualité publiquement, un acte courageux à l'époque. Du courage, il en a fait preuve tout au long de ses vingt-cinq ans de carrière, se construisant un personnage solide, remarquable débatteur en chambre, devenant ainsi un modèle de probité, d'exigence et de conviction. Il ne devait pas décevoir, ni les électeurs de son comté, ni tous ceux qui partageaient ses idées et qui le soutenaient, d’un océan à l’autre dans ses initiatives.

Mais cette exigence a un prix. Celui de n'être plus qu'un personnage enfermé dans son image, dans une quête de vertu de plus en plus étouffante, de plus en plus emprisonnante.

En 1982, Claude Charron, jeune ministre péquiste, avait défrayé les chroniques après avoir été arrêté en volant un manteau. Le livre qu'il avait publié quelques mois plus tard porte un titre éloquent Désobéir. L'actuel journaliste y confessait la pression qu'il avait ressentie tout au long de sa carrière politique, cette incapacité à trouver une sérénité entre ce qu'il était vraiment et le rôle public dont il était investi. La carapace ne s'était pas lézardée, elle avait tout simplement éclaté. Avec, là aussi, beaucoup de courage, Claude Charron ne reniait pas son geste, en assumait l'entière responsabilité. De la même façon que Svend Robinson, il y avait cet impérieux besoin de dire la vérité sans chercher à se trouver des excuses fallacieuses ou improbables. Le courage de la détresse, le courage de se montrer à nu, sans forfanterie. Le courage de ne pas s'accrocher aussi à la vanité du pouvoir.
Jean Genet disait qu'être homosexuel n'est pas une faute, mais qu'être homosexuel et voleur constituait une double faute. Il semble que pour Svend Robinson ce ne soit pas le cas. Peut-être qu'en convoquant tout de suite une conférence de presse et en annonçant son retrait de la vie politique, il a fait taire les machines à rumeur et a court-circuité toute interprétation hasardeuse. La classe politique dans son ensemble a tenu à souligner son admiration pour le travail du député tout en souhaitant que son retrait soit temporaire. Les nombreux témoignages de sympathie de la population ont démontré que Svend Robinson n'avait pas été répudié par l'opinion publique.
Jusqu'au bout donc, le député aura fait preuve de courage, en plus de servir une leçon de morale à tous ses pairs. Bien sûr, ceux-ci ne volent pas un manteau ou un bijou dans des encans, mais, devant les collusions avec des empires industriels, le changement des lois favorisant leurs intérêts, le détournement d'argent pour des causes douteuses et immorales dont ils essaient de nous faire croire au caractère légal — ou encore leur surprenante amnésie sur des dossiers transitant par leur bureau, Svend Robinson apparaît comme le modèle du juste incapable de transiger avec sa conscience. Cette conscience qui fait cruellement défaut à notre classe politique actuellement.

Si tous les hommes et les femmes politiques avaient cette exigence morale de reconnaître publiquement leurs échecs au même titre que leurs réussites, ils regagneraient la confiance de la population pour le plus grand bien de la démocratie. Svend Robinson est un exemple dont on devrait s'inspirer.