Le mariage des couples gais

La fin de la suprématie hétérosexuelle

Denis-Daniel Boullé
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Le Québec a franchi le dernier obstacle et a rendu obsolète l'union civile. L'union civile avait des allures de contrefaçon. Elle avait la forme, la couleur, le parfum et la texture du mariage, mais il lui manquait le nom, la griffe. C'est fait : les gais et les lesbiennes du Québec n'auront plus droit à un ersatz mais plutôt au modèle original… universel. Enterrés Monseigneur Turcotte, Denise Bombardier et tous ces Cassandre improvisés qui voyaient dans ce changement les prémices d'une apocalypse, la mort de la famille, et pourquoi pas l'extinction de l'humanité. Est-il besoin de rappeler que tous les pays qui se sont dotés d’un cadre légal reconnaissant les unions de même sexe n'ont pas connu de bouleversement majeur dans les années qui ont suivi. Ici même, au Québec, la loi 32 puis l'union civile n'ont pas conduit la province au bord du chaos. En fait, le mariage pour les gais et les lesbiennes ne fait du tort à personne, et du bien à quelques autres. Le soleil se lèvera encore demain; il sera un peu plus chaud pour certains et certaines, c'est tout.

Alors comment comprendre l'acharnement ici et ailleurs de groupes religieux et d'associations familiales conservatrices à monter aux barricades pour prédire un avenir sombre à nos sociétés victimes d'une décadence des mœurs? N'y a-t-il pas de causes plus urgentes et plus inquiétantes pour l'humanité? Dans le désordre : l'environnement, la climatologie, le terrorisme d'obédiences religieuse ou étatique, la pauvreté, les épidémies… Ce sont là les véritables priorités. Face à ces enjeux, le mariage gai apparaît bien trivial.
Comprenez-moi bien, je ne joue pas les pisse-vinaigre. Je sais que la décision de la Cour d'appel du Québec est une grande victoire, une victoire historique pour les communautés gaie et lesbienne. Je connais tout le travail de Michael Hendricks et René LeBœuf, et de tous ceux et toutes celles qui avec eux - et parfois malgré eux - ont contribué à cette victoire. Il n'y pas a de petites ou de grandes causes. Il y a des causes justes. Celle de Michael et René l'était sans aucun doute.

Mais cela n'explique toujours pas cette obsession des opposants. Même le Vatican a condamné, dans un long texte l'été dernier, toute forme de reconnaissance des unions homosexuelles, et pas seulement dans le cadre du mariage. Nous avons été encore une fois soupçonnés d'être potentiellement des polygames, des zoophiles et, bien entendu, des pédophiles.

Depuis trente ans, dès que les gais et les lesbiennes ont commencé à réclamer la fin de la discrimination dans les lois, la protection juridique en raison de leur appartenance à un groupe social particulier, ce sont les mêmes qui, au nom d'un dieu, de l'ordre moral ou naturel, de la famille, voire de la science, ont porté le fer pour nous considérer encore et toujours comme des pécheurs, des déviants sociaux ou encore des malades.
Bien sûr, leur discours a changé, ils ne nous considèrent plus comme de la graîne de bûchers. Ils ne cherchent plus à nous soigner de force, ou à nous refuser l'entrée des églises. Mais on ne doit pas se laisser aveugler par le glissement du discours. Il participe toujours et encore d'une condamnation intrinsèque de l'homosexualité. La résolution brésilienne sur la reconnaissance des conjoints de même sexe pour les fonctionnaires de l'ONU a encore une fois frappé un mur sous la pression des pays où la religion prédomine dans toutes les décisions politiques.

Si l'homosexualité génère encore de la peur, voire de la haine, c'est qu'elle bouscule l'ordre hiéarchique des sexualités. Et avec l'ouverture du mariage aux couples de même sexe, elle place sur un pied d'égalité l'homosexualité et l'hétérosexualité. Et cela est insupportable encore pour beaucoup d'hétérosexuels.
Le mariage gai est effectivement une grande victoire; la lutte contre l'homophobie, elle, en revanche, doit se poursuivre.