Le lobby gai à Enjeux

Des ténors et des absents

Denis-Daniel Boullé
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Le titre n'était pas dénué d'intérêt. Réfléchir sur un lobby puissant ou sur les coulisses du pouvoir gai devait donner aux téléspectateurs quelques pistes sur la façon dont les communautés s'étaient organisées pour défendre et conquérir quelques droits. Mais l'exercice dans sa facture comportait quelques écueils qui n'ont pas été évités. Le premier écueil a été de choisir les personnalités qui s'étaient le plus montrés dans les médias. En soulignant leur travail, Enjeux laissait dans l'ombre ceux et toutes celles qui avaient contribué avec nos célébrités à faire bouger les choses, les "sans grades" sans qui les initiatives n'auraient jamais abouti. Car lorsque l'on parle de lobby, on suppose qu'il existe des centaines de personnes derrière ceux qui montent au front et qui défient les projecteurs. Le second écueil, c'est d’avoir demandé à ces mêmes personnalités d'en choisir une qui avait selon eux marqué l'histoire des gais et des lesbiennes. Et là, on peut s'étonner des noms avancés, tout comme on peut s'étonner des grands oubliés de ce palmarès.

Laurent McCutcheon, Roger LeClerc, Michael Hendricks, Svend Robinson, Mona Greenbaum et Paul Trottier. Ils ont effectivement marqué par leur courage et leur conviction la dernière décennie. Mais que venait donc faire dans cette galère le sénateur libéral Laurier Lapierre et l'animateur Daniel Pinard? Que le sénateur ait pleuré au cours du caucus libéral l'été dernier devant les propos homophobes de ses confrères et que son témoignage ait pu faire changer de position nombre d'entre eux et de sauver ainsi le projet de loi de Martin Cauchon, peut-être, mais où était-il quand des députés comme Svend Robinson et Réal Ménard depuis ont fait leur sortie du placard et se sont battus pour faire reconnaître nos droits?
Comme l'ont souligné plusieurs des intervenants, il est difficile de faire avancer des dossiers quand dans les coulisses du pouvoir, nombre de gais et de lesbiennes élu(e)s ne veulent pas se mouiller pour ne pas sortir du placard.
Quant à Daniel Pinard, pas franchement ravi d'avoir été choisi par Laurent McCutcheon comme celui qui aurait fait évolué les mentalités au Québec, il a tenté de nous faire croire de son influence discrète mais efficace au moment de l'inclusion de l'orientation sexuelle dans la Charte des droits de la personne. Ironique de voir dans cette galerie de portraits, l'animateur qui n'a jamais cru au communautaire, jamais cru qu'il faille s'organiser et
faire des pressions et des représentations. Ironique donc de le voir se retrouver au Panthéon des gais et des lesbiennes qui auront le plus fait pour leur communauté. Le voilà devenu militant malgré lui, contre lui.
Rappelons que Daniel Pinard n'aime pas le défilé de la Fierté gaie, est contre l'idée d'un Village même si comme tout gai, il le fréquente assidûment et a une allergie chronique à tout ce qui pourrait rassembler de
près ou de loin à un lobby gai. À croire que le choix de Laurent McCutcheon était plus une peau de banane glissée sous les pieds de Pinard, pour une fois de plus l'obliger à se prononcer sur un sujet avec lequel il a été
toujours mal à l'aise. La preuve? Son choix a été Pierre Elliot-Trudeau, en référence au Bill Omnibus de 1969, lorsque celui-ci avait clamé que l'État n'avait rien à faire dans les chambres à coucher. Notre placard était à
l'époque devenu seulement un peu plus spacieux.
Mais plus gênant a été l'absence de quelques noms qui n'auraient pas déparé dans le portrait de famille, notamment le député bloquiste d'Hochelaga-Maisonneuve, Réal Ménard qui fut le premier député fédéral
québécois à sortir du placard. Il a, par le passé, déposé des projets de loi privés réclamant le mariage, aux côtés de Svend Robinson. Il a été au côté des groupes communautaires pour tous les dossiers aussi bien sur
l'homophobie que sur le mariage. Étrange aussi l'absence d'Irène Demczuck dont la détermination, l'investissement et la réflexion ont été déterminantes dans l'adoption de la loi sur l'union civile. D'ailleurs, d'autres femmes auraient pu se joindre à cette galerie et faire contrepoids aux trois ténors, Roger LeClerc, Laurent McCutcheon et Michael Hendricks.
Pour ceux qui savaient entendre, ou lire entre les lignes, pas un seul instant nous n'avons pu croire que les communautés étaient unies, soudées et avançaient comme un seul homme ou comme une seule femme. Chacun y est allé de son expérience personnelle relatant une étape importante de notre histoire des dernières années.
Cependant, ils auraient pu profiter de cette plate-forme publique pour exprimer que comme lobby ou pouvoir, nous sommes des communautés qui manquons cruellement d'argents contrairement à d'autres lobbies où il coule
à flot. Laurent McCutcheon aurait pu rappeler les années de vaches maigres de Gai écoute avant que ce dernier ne soit financé correctement. Roger LeClerc aurait souligné que lorsque le rapport De l'illégalité à l'égalité a
été rendu public, le budget annuel de la Table de concertation ne dépassait pas les mille dollars annuellement. La Coalition québécoise pour le mariage a fonctionné, mais n'a jamais eu non plus l'argent nécessaire pour
fonctionner décemment. Enfin, Michaels Hendricks et son conjoint, René LeBœuf se sont hautement endettés pour pouvoir faire face aux frais encourus par leur cause.
Un pouvoir gai, peut-être, un lobby, effectivement mais dont l'argent a toujours fait cruellement défaut.

 

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Le lobby gai à Enjeux

Des ténors et des absents

Laurent McCutcheon, Roger LeClerc, Michael Hendricks, Svend Robinson, Mona Greenbaum et Paul Trottie (...)

Publié le 12 avril 2004

par Denis-Daniel Boullé