Les candidats de Laurier-Sainte-Marie et la question du mariage gai

Élections fédérales

Denis-Daniel Boullé
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l'heure où vous lirez ces lignes, la date des élections sera connue ou sur le point de l'être. Printemps ou automne? Nous n'aurons que quelques semaines ou tout un été pour faire notre choix. Mais déjà les principales formations politiques sont sur le sentier de la guerre.

Prêtes à convaincre la population qu'elles détiennent le meilleur programme. Prêtes, sauf une : le parti Conservateur. Coincé dans la course à la chefferie, celui-ci a pris un retard certain.
Si le projet de mariage homosexuel risquait d'être un enjeu important de la campagne — comme c’est actuellement le cas aux États-Unis, en vue des élections présidentielles —, le scandale des commandites l'a relégué au second plan. Il ne se passe aucune journée sans que de nouvelles révélations n'entachent l'ancien gouvernement fédéral; détournements, fausses factures, factures gonflées, commissions frauduleuses, tout ça avec de l'argent public. Un bilan qui n'aidera pas les hommes et femmes politiques à regagner la confiance des électeurs.
Dans le comté Laurier-Sainte-Marie, les candidats ont déjà été désignés. Ils devront se mesurer à Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois (BQ). Élu dans le comté dès la création du Bloc québécois, il ne considère pas la victoire comme acquise. "Ce serait manquer de respect pour les électeurs et les électrices que de croire qu'ils nous sont acquis automatiquement. Pour un député, mériter la confiance des électeurs et la garder dépend de son travail dans le comté ou à Ottawa. C'est un défi à relever tous les jours et pas seulement dans le mois qui précède le jour de l'élection." Briguant un quatrième mandat, Gilles Duceppe connaît parfaitement les rouages de la députation.
Ce qui n'est pas le cas du candidat du parti Libéral (PLC), Jean-François Thibault. La politique, il la connaît, mais de l'antichambre. Adjoint de comté, chef de cabinet auprès du ministre John Ciaccia, alors ministre de l'Énergie et des Ressources naturelles du gouvernement du Québec, avant de revenir à la politique fédérale. Il sera des différents ministères d'Allan Rock dont il deviendra le chef de cabinet en mars 2003. "J'étais l'homme des dossiers, donc un peu en retrait, et disons que c'est une sensation nouvelle que d'être en avant et de susciter l'attention", confie celui qui, entouré de son équipe, finit d'aménager son local de campagne, rue Saint-Denis. Ouvertement gai et propriétaire du bar l'Agora, Jean-François Thibault connaît bien les attentes des acteurs et partenaires socio-économiques du Village, entre autres. Il compte mettre à profit ses 20 ans d'expérience dans le milieu politique pour convaincre la population de Laurier-Sainte-Marie d'appuyer Paul Martin.

François Grégoire, lui, professeur de sciences-politiques au Cégep Édouard-Montpetit et portant les couleurs du Nouveau Parti Démocratique (NPD), considère avant tout sa candidature comme un exercice de visibilité pour un parti qui a toujours du mal à s'implanter au Québec. "Beaucoup de progressistes sont aussi souverainistes et donc ne se reconnaissent pas forcément dans un parti qui, s'il reconnaît le caractère distinct de la société québécoise, ne prône pas la séparation", constate François Grégoire. Lucide sur ses chances de l’emporter, il reproche aux grands médias de ne pas accorder à son parti la même couverture qu'aux autres.
Nous avons tenté vainement de rejoindre à plusieurs reprises François-Pierre Rémillard, candidat désigné du parti Conservateur (PC). Même au siège social à Ottawa, et malgré plusieurs appels - dans les deux langues - et courriels, personne n'a pu nous mettre en contact avec lui, avant de mettre sous presse.

Difficile de passer sous silence le scandale des commandites pour aborder des thèmes qui retiennent l'attention des gais et des lesbiennes. "Il serait temps de tourner la page, commente Jean-François Thibault. Il y a actuellement une commission d'enquête chargée de faire toute la lumière, et le premier ministre Paul Martin l'a rappelé, les responsables seront sanctionnés. Il ne faut pas oublier qu'actuellement, le gouvernement gère le présent." Au parti Libéral, on ne souhaite pas interférer dans le processus d'enquête.
Gilles Duceppe pense au contraire que les membres du gouvernement actuel, dont Paul Martin, qui étaient déjà en poste sous l'ère de Chrétien, ne sont pas déchargés de toute responsabilité. "Leur stratégie actuelle de dire qu'ils ne savaient rien des fraudes qui se passaient dans leur administration n'a rien pour rassurer les électeurs sur la capacité du parti libéral à gérer les fonds publics", affirme le chef du Bloc québécois qui se plaît à rappeler que bien avant les révélations de la vérificatrice, il avait de nombreuses fois en Chambre demander au gouvernement Chrétien plus de transparence sur le programme de défense de l'unité canadienne.
Pour les trois candidats, il y a consensus autour du mariage gai. Ils sont pour, même si les différences sont notables quant à son inscription dans le calendrier de la Chambre des communes.

La quatrième question posée à la Cour suprême représente pour Jean-François Thibault un souci de clarté de la part de Paul Martin : "Lorsque la Cour suprême rendra son avis, la population canadienne sera plus éclairée et nous aurons des balises qui permettront d'éviter tout dérapage dans le débat autour du projet." Le candidat libéral se dit très confiant et rappelle que l'ancien ministre de la Justice, Martin Cauchon, a fait un très bon travail. Mais quand on souligne que Paul Martin donne l'impression de tergiverser, il s'empresse de corriger : "Tout récemment en Colombie-Britannique, lors d'un discours, le premier ministre s'est engagé fermement à reconnaître légalement les conjugalités de même sexe."

Pour le chef du Bloc, solliciter l'avis de la Cour suprême sur une énième question relève d'une manœuvre dilatoire de la part du gouvernement Martin. "Il fallait pour le gouvernement retarder l'avis du plus haut tribunal pour ne pas que les conservateurs en fassent un enjeu électoral, précise Gilles Duceppe. De toutes façons, cette consultation auprès de la Cour suprême était bien inutile puisque les tribunaux en Ontario et en Colombie-Britannique avaient déjà statué que la définition actuelle du mariage était discriminatoire."
Pour le candidat du NPD, cette question est réglée depuis longtemps au sein de son parti. "On peut saluer tout le travail qui a été fait par Svend Robinson, non seulement dans son propre parti mais auprès de l'ensemble de la classe politique. On peut affirmer sans se tromper que l'ensemble des députés du NPD voteraient une loi ouvrant le mariage aux homosexuels. Le chef du NPD, Jack Layton, en parle d'ailleurs dans presque toutes ses interventions." Cependant, le candidat néo-démocrate ne peut s'empêcher de rappeler que, si les Québécois sont majoritairement en faveur de cette avancée sociale, il n'en est pas de même dans toutes les provinces : "Il faut encore travailler à rassurer et à convaincre ceux qui s'y opposent", souhaite François Grégoire.
Sentiment que partage Gille Duceppe : "Au sein du Bloc, Réal Ménard a su défendre le dossier et convaincre certains de ses collègues d'appuyer le projet." Cependant, le mariage est passé des mains du député d'Hochelaga-Maisonneuve à celles du député Richard Marceau. Une décision stratégique mûrement réfléchie selon Gilles Duceppe. "Le mariage gai défendu par un hétérosexuel démontre qu'un grand nombre d'hétérosexuels sont convaincus du bien-fondé du changement de la définition du mariage. Ce n'est pas une loi visant à privilégier les intérêts d'une minorité, mais une question d'égalité de tous les citoyens."
Avis que partage François Grégoire : "Le droit au mariage pour les gais et les lesbiennes au NPD, c'est avant tout une reconnaissance et un respect des droits et des libertés de chaque personne."

Les trois candidats sont conscients que le mariage homosexuel heurte encore des sensibilités religieuses ou morales des Canadiens et qu'il faut se donner un cadre dans lequel les Canadiens pourront trancher en toute connaissance de cause. "L'union de deux hommes ou deux femmes ne doit pas être imposée aux Églises qui s'y opposent", souligne Jean-François Thibault. Même son de cloche du côté du Bloc : "Il faut convaincre et non imposer. Il faut rappeler que nous ne demandons pas un mariage religieux mais civil. L'État n'a pas à imposer aux religions des règles, mais la religion des uns ne peut devenir la loi des autres", conclut Gilles Duceppe.
En somme, il est question de détermination mais aussi de prudence pour que le changement de définition du mariage ne soulève pas l’ire des opposants et ne frappe pas un mur en bout de course. Les trois candidats sont au moins d'accord sur ce point.

 

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Publié le 25 mars 2004

par Denis-Daniel Boullé