Dossier CRUISE

L’inscription territoriale de la population homosexuelle au Québec

Alain Léobon
Commentaires

Le collectif de recherche CRUISE regroupe, à l’Université du Québec à Montréal, des chercheurs de diverses disciplines (anthropologie, géographie sociale et historique, sexologie) se questionnant sur les impacts d’Internet dans la communauté gaie, en particulier chez les jeunes. Leur recherche les conduit à proposer aux lecteurs de Fugues des éléments de réflexions et des questionnements sur ce nouveau territoire d’éducation, de loisir, de rencontres et de sociabilités que suggère le cyberespace. Ce premier article n’aborde pas de front la question d’Internet, mais rappelle dans quel contexte les services en ligne s’immiscent dans le paysage communautaire gai et lesbien, considéré ici dans ses dynamiques historiques. L’exercice concerne ici le Québec, mais ces travaux, ayant une dimension internationale, incluent la scène française.

Passant du point de vue anti-assimilationniste des années 70 au réformisme des années 80, le mouvement de revendications accède, dans la dernière décennie, à un modèle d’intégration et d’égalité des droits qui favorise la visibilité gaie et lesbiennes dans la société québécoise. Les territoires identitaires ne transgressant plus les normes, en se frayant des chemins dans les zones grises de la tolérance et les replis urbains (parcs, toilettes etc.), ils ont une inscription spatiale dans l’ensemble des régions du Québec qui va bien au-delà de la symbolique historique du "village montréalais" et de son milieu communautaire (groupes et associations).

La carte ci-dessus présente une classification régionale des ressources sous forme de pointes de tarte. Elle montre que Montréal et Québec, en tant que grandes villes, ont une distribution similaire des ressources proposées aux gai(e)s, mais que celles-ci varient selon les régions. Si les associations et les services dominent la scène dans la plupart d’entre elles d’un point de vue quantitatif, cela doit être relativisé : en effet, la cartographie repose sur des données quantitatives qui attribuent un poids égal à chaque ressource en ne tenant pas compte de leur fréquentation.

En effet, un zoom sur l’île de Montréal (Figure 2) montre bien que les services et les activités communautaires se diffusent sur un large secteur, au-delà de la visibilité centrale du village qui regroupe cependant des clubs, des bars, des cafés, des restaurants, des boutiques, des activités communautaires populaires. La dimension conviviale reste donc centrale.

Le graphique, en page 184 (Figure 3), expose les dynamiques historiques des ressources des années 80 à aujourd’hui. On peut y constater la stagnation des lieux de "rencontres et de cruise extérieurs" orientés vers la sexualité, au profit d’un tissu plus conventionnel visant la consommation, les loisirs, le tourisme et fortement marqué par l’émergence des secteurs associatifs et de soutien communautaires.

L’apparente faiblesse (quantitative) de la croissance du nombre d’établissements à des fins de rencontres conviviales ou sexuelles doit être relativisée. En effet, sous une même enseigne, plusieurs espaces peuvent coexister (cas typique des complexes comme le Bourbon, le Drugstore et le Sky) ou s’être agrandis pour augmenter ainsi leur surface accessible au public (comme c’est le cas de certains saunas). Nous ne pouvons cependant ignorer les dynamiques inégales des ressources, les catégories "services" et "associations" ayant plus que quadruplé. Notons aussi que l’intégration et la reconnaissance sociale ont favorisé la venue de commerçants qui s’annoncent gay friendly et qui représente, par exemple, plus de trois quarts des services des annonceurs du Fugues — leur caractère identitaire est donc moins marqué.

Notons que cette analyse historique n’intègre pas des événements majeurs organisés par la Fondation BBCM ou Divers Cité, qui renforcent la dynamique montréalaise. Il nous faut aussi signaler que les enseignes du village sont soumises à un contingentement des licences d’exploitation et à l’impossibilité de s’étendre physiquement dans les rues avoisinantes. Enfin, la baisse du nombre de lieux de rencontres extérieurs, qui sont fortement surévalués du fait d’une activité souvent saisonnière, est directement liées aux lois en vigueur appelant un contrôle policier.

Ainsi, ce paysage urbain, désormais diversifié, aux dimensions "Conviviales, de Soutien et Sexuelles" inégales, est bien la destinée de l’homosexuel citoyen ordinaire qui doit se conformer à des modes de vies où la marginalité sexuelle n’a plus la même place et où les dynamiques de consommation semblent changer de cible.
C’est donc dans ce contexte qu’émerge un nouveau paysage : le cyberespace qui pourrait être perçu comme un lieu supplémentaire où "déjouer" les distances, l’étiquetage (ex : bitchage), le tabou et le contrôle social. Nous savons peu de lui : se contentera-t-il de reproduire le modèle communautaire? Deviendra-t-il un lieu de recomposition des rencontres et des parcours identitaires? Favorisera-t-il l’émergence de nouvelles communautés en ligne accordant plus de poids et de visibilité aux marges et aux identités queers?

Nous reviendrons dans des prochains articles sur ce nouvel espace en réseau et nous vous convions, pour l’instant, à participer à notre enquête en ligne sur les usages sociaux romantiques ou sexuels d’Internet…
Que faites-vous réellement dans le Cyberespace? Le percevez-vous comme formant une alternative avec les rencontres en face à face?

Pour plus d’infos sur le collectif de recherche CRUISE, contactez, à l’UQAM, Kim Engler, au (514) 987-3000, poste 1786.

 

  Envoyer cet article

Dossier CRUISE

L’inscription territoriale de la population homosexuelle au Québec

Passant du point de vue anti-assimilationniste des années 70 au réformisme des années 80, le mouveme (...)

Publié le 26 février 2004

par Alain Léobon