Suivez le guide

Louis Godbout
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J’ai la chance de conserver dans mon sous-sol les périodiques de la collection de conservation des Archives gaies du Québec. Je n’ai que quelques marches à descendre et j’ai sous la main le Berdache, Sortie et Attitude, dont certains se souviendront peut-être, et, bien entendu, la grande boîte de Fugues à laquelle s’ajoutera ce numéro que vous lisez. J’en profite pour fouiller tout au fond et retirer la plus petite liasse, celle qui ne contient que neuf chétifs numéros. En voyant en couverture du premier la tête de "Gaétan", avec son air de petit moustachu macho qui se veut séducteur, mais qui ne semble pas trop sûr de lui, j’ai peine à croire que ce "Gai Apollon" d’avril 1984 allait être suivi par des centaines d’autres modèles ainsi que par une foule de personnalités publiques. Qui eût cru que cette petite feuille de chou allait devenir LE magazine, LA référence, pour les communautés gaie et lesbienne du Québec? ses débuts, Fugues se voulait modeste et ne prétendait pas être autre chose qu’un véhicule publicitaire pour les établissements gais. Néanmoins, dès les premiers numéros, on sent déjà un souci de notre bien-être quand on y découvre, par exemple, des infos sur le sida données par le Dr Réjean Thomas. Il s’y manifeste aussi une ouverture aux organismes communautaires, ouverture qui se fera de plus en plus grande et qui demeure à ce jour essentielle. On sent cependant une grande réticence à faire de la politique, à revendiquer des droits ou même à analyser l’actualité. Mais cette première année de parution sera aussi l’année de la descente de police au bar Bud’s, et Fugues comprend vite que publier une revue gaie dans un monde homophobe, c’est faire de la politique, qu’on le veuille ou non. Peu à peu, Fugues prendra de l’assurance et de la substance pour intéresser aujourd’hui un large public et faire taire les critiques qui, pendant des années, n’y ont vu qu’un vulgaire ramassis de réclames commerciales.
Je me suis souvent demandé ce qui a fait ce succès, alors que bien d’autres revues, plus étoffées, plus évoluées, se sont cassé les dents, ici comme ailleurs. Je n’ai qu’à remonter à l’étage pour y trouver dans ma bibliothèque quelques raretés, comme la première revue homosexuelle française, Akademos, qui ne connut que douze numéros en 1909. Son fondateur, Jacques d’Adelswärd-Fersen, avait pour but de créer, disait-il, "une revue d'art, de philosophie, de littérature, dans laquelle, petit à petit pour ne pas faire d'avance un scandale, on réhabilite l'autre Amour." Malgré cela, dès le premier numéro, elle fut par excès de franchise marquée au fer rouge de l’homosexualité et aucun marchand n’osa y faire paraître de publicité, ce qui compromit dès lors ses chances de survie. (Peut-on blâmer Fugues d’avoir évité ce problème?) De plus, comme Fersen lui-même le remarqua, la revue effrayait les homosexuels : "Les abonnements sont d'une rareté dérisoire, et pour la raison simple que l'on considère dangereux de s'abonner…" Bref, Akademos était une revue trop élitiste, trop chère et surtout trop avant-gardiste.

En fouillant dans mon classeur, je sors des copies d’Inversions (qui changea vite son nom pour L’Amitié), une revue qui ne connut que cinq numéros en 1924 et 1925. Là, on sent que les éditeurs ont des appuis dans l’embryon de "communauté" qui existe à Paris et qui tente de s’organiser, à l’instar du grand mouvement homosexuel qui s’est créé en Allemagne à la même époque. Les souscriptions et abonnements se matérialisent. Même la publicité se pointe le bout du nez : Viala, fabricant de porte-plumes et porte-mines et Pampa, spécialiste des massages, des soins de beauté, du traitement du double menton et des raffermissements des tissus (!!!) y placent leurs annonces… Malgré cela, à la suite d’une plainte d’un député et des poursuites criminelles, les éditeurs sont condamnés à la prison pour outrage aux bonnes mœurs et leur revue disparaît. (Fugues aurait-elle pu exister même vingt ans plus tôt, en 1964, alors que l’homosexualité était encore illégale au Canada ?)
Même histoire pour l’étonnante et extrêmement osée revue Futur, dont je n’ai que les six premiers numéros parus entre novembre 1952 et mars 1953. Les autres, publiés sporadiquement jusqu’en 1956, étant plus rares à cause du harcèlement judiciaire dont elle fut victime. On a beau se délecter rétrospectivement de ces caricatures et de ces articles à l’emporte-pièce dans lesquels l’hypocrisie sexuelle est dénoncée, on doit aussi admettre que son approche dépassait la mesure. (Doit-on donc reprocher à Fugues sa réserve? Son excès de tact était-il un manque de courage blâmable ou un sage pragmatisme?)

Une seule revue de langue française (à part RG) connut une vie plus longue que celle de Fugues. C’est Arcadie, revue homophile fondée en 1954 et dont le dernier numéro parut en 1982. Vilipendée par les militants gais des années 1970 comme étant trop correcte et trop respectable, les historiens d’aujourd’hui en redécouvrent toute l’importance dans l’évolution des mentalités. Sous des apparences plutôt ternes – couvertures qui ne portent que le nom, l’année et le numéro avec à peine quelques dessins à l’intérieur, le tout approuvé officieusement par les autorités – cette revue avait tout de même une force subversive insoupçonnée. On retrouve dans la collection des Archives plusieurs numéros bien complets avec des feuilles de petites annonces et des photos de beaux garçons ou de culturistes qui étaient insérées à l’insu des censeurs. Et en lisant attentivement les articles, souvent d’une qualité exceptionnelle et provenant parfois de plumes extrêmement progressives comme celle de Daniel Guérin ou de Michel Foucault, on se rend compte à quel point les attaques à son endroit étaient mal avisées.

Il est sans doute trop tôt aujourd’hui pour porter un jugement définitif sur la place qu’occupera Fugues dans l’histoire gaie, mais nul doute qu’elle en sera une d’importance. Car malgré ses lacunes, malgré ses réticences et réserves de la première heure, cette revue a bien rempli le rôle qu’elle s’était fixée, celui de guide, marchant au même pas que nos communautés. Si parfois elle se permet de réprimander les retardataires, elle ne les perd pas de vue; si parfois elle semble traîner la patte pour ceux qui ont pris de l’avance, elle finit par les rattraper.

Personnellement, ne m’a-t-elle pas accompagné depuis mon coming out? Jeune encore, alors que la revue l’était aussi, elle m’a fait découvrir, malgré son commercialisme, les lieux de sociabilisation – bars, discos et saunas – grâce auxquels je me suis épanoui. Depuis, en s’améliorant d’année en année, elle a maintenu le pas, me guidant vers des découvertes culturelles – livres, musique, théâtre et cinéma – tout en évoluant vers une conscience plus marquée de nos luttes pour l’égalité des droits et contre l’homophobie.

Longue vie à Fugues, en espérant qu’elle soit là pour nous guider jusqu’à ce que nous atteignons le but!


Chaque mois, tout au long de 2004, des militants d’hier à aujourd’hui, des activistes gais ou lesbiennes, d’actuels ou d’anciens collaborateurs et de "simples lecteurs" nous racontent la place que Fugues a pris dans leur vie et dans celle des communautés gaie et lesbienne.