Fini le sexe ?

Abstinent du sexe

Yves Lafontaine
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Dans le milieu gai, où tout semble fait pour encourager de nombreuses rencontres, existe-t-il des gars qui ne baisent pas? Oui, nous en avons rencontré un : Pierre, un professeur d’anglais de 39 ans, parfaitement à l’aise dans sa peau de gai qui ne baise plus. La dernière fois que tu as baisé, c’était quand?
Il y a 8 ans, à la fin de 1995. C’était avec un gars de Longueuil que j’avais rencontrés dans un groupe de discussions que je fréquentais à l’époque. Ça n’a pas duré longtemps, on s’était rencontré en septembre et ça s’est terminé en décembre. Quand j’y repense, c’était plutôt agréable. J’en garde un bon souvenir.

Alors, pourquoi avoir fait une croix sur cette relation?
Parce que nous étions trop différents et que je sentais qu’on s’en allait dans la petite routine. Les soupers en "amoureux", chaque soir, suivis d’une séance télé. Moi, ça m’intéressait pas vraiment cette vie-là. Je trouvais que j’avais mieux à faire.

Ok, mais les relations purement sexuelles, sans attaches émotives ?
Je n’ai jamais vraiment été un gars obsédé par le cul. Quand j’avais dans la vingtaine, il m’est arrivé d’aller dans les saunas, mais je n’y ai jamais rien fait.

Pourquoi? Tu n’en éprouvais pas le désir?
Oui, mais rien ne se passait. Je ne plaisais pas peut-être (rires) ou j’étais trop difficile. Dans les saunas, c’est un peu comme dans les marchés aux puces : les plus beaux morceaux partent en premier et au meilleur prix, et les choses plus moches, tu les revois de semaine en semaine (Pierre est un fanatique des marchés aux puces...). Je ne suis pas retourné dans un sauna depuis 12 ans. Et dans les bars, je rencontre parfois des gars très sympathiques, mais la plupart deviennent des amis, jamais des amants.

Tu n’es jamais tenté d’accepter les offres que certains doivent te faire ?
Je te dirais que j’ai perdu l’habitude et que, si ça arrive, je ne m’en aperçois même pas. J’en ai perdu le goùt aussi.

Cette évolution vers l’abstinence a-t-elle été progressive ou motivée par le sida?
Sans doute que le sida a eu un rôle à jouer dans mon inconfort dans la communauté gaie, où les gars ont souvent une multitude de partenaires, mais je dirais que je suis devenu abstinent aussi par manque d’intérêt pour le cul. Entre 19 et 24 ans, j’avais plus ou moins une dizaine de partenaires par année, puis les rencontres se sont espacées et, vers l’âge de 28 ans, je n’en avais plus que deux ou trois par année.

Ça ne t’arrive pas de te retourner et d’éprouver du désir pour un gars?
Oui, bien sûr que ça arrive, mais ça s’arrête là. Je ne cours pas après la sexualité, et elle ne court pas plus après moi (rires).

Et ton abstinence, va-t-elle jusqu’à ne plus te masturber?
Non, faut pas exagérer. Quand j’ai le goùt de ça, je le fais. J’achète à l’occasion des vidéos pornos et des revues de cul pour les beaux gars à poil. Ça me suffit.

Est-ce que tu penses que c’est une manière de te distancer de la communauté gaie ?
Non, je ne crois pas. Surtout que j’ai connu tout ça. C’est juste que je n’en ai plus envie. mais je ne suis pas en retrait, je sors dans les bars régulièrement, mais c’est plus pour faire du social, voir des amis. Je vais au festival Image & nation et à la Gay Pride à chaque année. Je ne suis pas dans le placard, mes collègues à l’école savent que je suis gai. C’est juste que la sexualité n’occupe pas une grande place dans ma vie. Peut-être que, devant certains gais, je suis un peu fier de ma différence, mais sinon... Curieusement, c’est plutôt vis-à-vis ma soeur et certains amis que ça me gène. Je leur semble bien étrange de ne pas m’intéresser à cela. Pour eux, je crois, c’est comme si je me punissais, comme si je me privais de quelque chose, alors que moi, je ne manque de rien. Sexuellement, je me suffis à moi-même (rires).