Le Berdache

Génocide d'un trait culturel

Yves Gauthier
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Combien de fois n'avons-nous pas entendu (principalement de la part d'adeptes de confessions religieuses de toutes sortes) que l'altersexualité était et est encore contraire aux lois naturelles donc condamnable! Comme si la nature ne pouvait pas se définir elle-même dans ce qu'elle produit, et dépendait d'une poignée d'ignares illuminés pour l'interpréter à travers le verre déformant d'une illusoire révélation théiste. Surtout depuis la découverte de quelque 300 espèces animales pratiquant couramment l'homosexualité. Malheureusement il est difficile de faire taire un préjugé lorsque les arguments pour dénigrer un état ou interdire un comportement sont répétés comme un mantra dès la naissance. Le but étant d'installer une forme d'hégémonie sur le comportement individuel au nom du bien collectif, des intérêts supérieurs de la nation ou d'une foi aveugle, part le biais d'une pensée uniformisante. Pour une raison étrange, les grandes religions qui sont parvenues jusqu'à nous, ont développé une névrotique phobie de la sexualité en général et de l'altersexualité en particulier. C'est ainsi que les sociétés en sont venues à dire d'une voix harmonieuse, mais chacune à sa façon, que la sexualité n'a qu'une seule fonction: la reproduction de l'espèce. Tous les ingrédients sont réunis pour instaurer le pernicieux complexe de culpabilité chez l'altersexuel quand vient s'ajouter à la réprobation sociale la peur des foudres de Dieu et d'une vie éternelle vouée à la géhenne s'il donne libre cours à ses pulsion sexuelles considérées comme déviantes. Ce genre d'attitude traîne encore trop souvent dans nos parages. Et nous devons continuer à dénoncer avec encore plus de virulence ceux et celles qui veulent, encore aujourd'hui, ravaler les altersexuels au rang de personnes dérangées, de perverses et de contre-nature.

Le Nouveau Monde: une exemple

C'est un secret de Polichinelle que bien avant la découverte de l'Amérique par les Européens, des autochtones habitaient les lieux. Bien sûr que les "suprématistes" blancs Européens les ont classés au niveau d'êtres primitifs, inférieurs, ravalés au rang de sauvages, de sous-hommes et même dans certains cas d'animaux. Donc étant très près de la nature.

Contrairement aux Amérindiens, les Européens avaient développé un arsenal technologique avancé du fait de la dense occupation du territoire, de leur mode de production et d'une organisation sociale basée sur la famille nucléaire dominée par un roi gardien de l'ordre, chef de l'État consacré par l'Église. L'autorité civile étant à la fois d'ordre temporel et divine.

Comme l'humain a généralement tendance à faire endosser ses triviaux projets terre à terre par la formulation d'une idéologie sacro-spirituelle, les curés n'ont pas tardés à suivre les découvreurs dans leurs périples au nouveau monde. Il est plus facile de justifier l'éradication d'un peuple, d'une race ou de traits culturels au nom de Dieu plutôt qu'en raison d'un vil besoin de conquête, d'accumulation de richesses , de la simple incompréhension, ou par peur et du refus à la diversité.

Il aura fallu peu de temps pour que les nouveaux venus s'aperçoivent des nombreuses différences culturelles entre les deux sociétés dont celles concernant les comportements sexuels des "sauvages", la sexualité ouverte et plaisante, étant la bête noire de puritains patentés de la " vieille Europe ". Le plaisir sexuel étant accepté comme un don des " esprits " les Amérindiens possédaient une vision permissive de la sexualité.

C'est pourquoi les sociétés amérindiennes étaient des sociétés matriarcales (sans toutefois que les mères aient pleine autorité sur tout) puisque c'était la façon la plus certaine de connaître la filiation des membres de la tribu. Panthéistes, les Amérindiens ne voyaient que du positif dans leurs pulsions et dans tout ce qui les entourait.
Nul n'était rejeté pour cause d'altersexualité.

Le Berdache

Berdache est un terme générique pour désigner une personne de sexe mâle ou femelle qui sur la suggestion des " esprits ", en accord avec les goûts inhérents de la personne en cause, choisissait un rôle social ordinairement dévolu à des personnes de sexe opposé. Les Berdaches possédaient une combinaison de qualités spirituelles, les classifiant dans un genre spécial, celui de demi-dieu, ayant des relations privilégiées avec le monde des " esprits ". Ils étaient reconnus et acceptés par les membres de la tribu.

L'altersexualité du Berdache était vu comme servant de trait d'union entre les deux sexes. Le Berdache mâle, ayant un genre alternatif, excellait dans les tâches normalement dévolues aux femmes: les arts, les métiers de cuisinier et de coiffeur, l'éducation des enfants ainsi que dans les rites religieux étant l'intermédiaire entre les " esprits " et la tribu (il est intéressant de comparer à aujourd'hui). Mais ce rôle social du Berdache ne l'empêchait nullement de se faire valoir dans les guerres tout autant que les plus valeureux guerriers "mâles".

Sur le plan de la sexualité les Berdaches pouvaient avoir des relations sexuelles avec d'autres Berdaches ou avec des membres de même sexe non-berdaches. Ils pouvaient parfois jouer le rôle de femme comme dans les couples hétérosexuels.

C'est donc dire que les amérindiens laissaient aux individus tout l'espace nécessaire pour que s'exprime la vaste étendue des émotions, des comportements, des goûts et des aspirations de chacun en fonction d'un rôle social valorisé.

La Folie

La folie a longtemps appartenu au domaine du sacré. Mais on l'a rapidement associée aux comportements marginaux. C'est ainsi que les Berdaches, qu'on pouvait retrouver dans toutes les tribus amérindiennes, étaient considérés par les Européens comme des êtres lunatiques ayant des pratiques sexuelles scandaleuses; des fous.

On assiste donc au cours de sciècles d'endoctrinement religieux à un génocide de valeurs culturelles qui aura comme vainqueur, comme c'est souvent le cas, le clan qui s'acharne à démolir ceux qui comprennent trop tard ce qui leur arrive, au profit des obsédés de la vérité unique supportés par une technologie supérieure à celle du déviant à faire disparaître.

Légalité et légitimité

Depuis peu, l'altersexualité, dans la plupart des pays développés, n'est plus considérée ( légalement ) comme étant une maladie (1973 E.U.) ni une déviance sociale, (1969 Canada) mais son acceptation comme caractéristique individuelle et son expression culturelle au sein de l'ensemble de la population citoyenne est loin d'être acquise.

Chez nous, malgré nos récents acquis, il existe encore des îlots importants de résistance, tels les groupes religieux de tout acabit ( de souches et nouveaux venus ) qui refusent au nom d'une morbide idéologie du renoncement, le plein épanouissement sexuel et affectif de l'humain, surtout de l'altersexuel. Ils sont prêts à tout pour faire triompher leur point de vue et s'y consacrent à plein temps. Il faudrait continuer d'être sur nos gardes et de lutter pour que les gains légaux des altersexuels ne s'effritent pas devant une minorité de traditionalistes-fondamentalistes basant leurs arguments sur les bienfaits de la douleur et du sacrifice au nom d'un imaginaire au-delà paradisiaque.

Mettons tout en œuvre pour éviter le retour aux années de noirceur en ce qui concerne les mœurs sexuelles et affectives de millions d'individus qui ne demandent pas mieux que de s'émanciper en toute liberté dans le respect des autres.

Il n'est rien qui ne soit acquis... définitivement.


Question: s'il est vrai , comme le suggère C. G. Jong, qu'il y a une part d'hérédité dans la partie
inconsciente de la psyché et connaissant le métissage important entre nos ancêtres et
les Amérindiens, serait-il possible que ce soit là, la source partielle d'une plus grande
tolérance des Québécois francophones vis à vis l'altersexualité et de ses
manifestations extérieures? Ou encore à cause du vieux Code Napoléon qui
considérait que tous les comportements sexuels appartenaient à la vie privée?




Notes :
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1. Le mot altersexualité est utilisé ici pour désigner toutes les formes de sexualité, autres que l'hétérosexualité

2. La Presse, Psys et biologistes s'affrontent sur le sexe, 26-02-03, page B4

3. Mon premier contact avec le terme Berdache a été au début des années '80 par le titre
du magazine du même nom, ancêtre de Fugues et du RG.

Pour plus d'informations sur Le Berdache voir sur le réseau internet:

-The Berdache Spirit, Susan Parker
-The Berdache tradition
-Berdache Origin Myth, Richard L. Dieterle
-What are Two-Spirits/Berdache?, Will Roscoe
-Two Spirit People Nadleeh Berdache in American Culture, DRK
-La folie, Yahoo encyclopédie