La police sévit encore

Descente au club Taboo

André-Constantin Passiour
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Neuf ans après la désormais célèbre descente du KOX/ Katakombes, en 1994, l'escouade de la moralité a de nouveau fait un coup d'éclat. Le 9 mai dernier, vers 22h45, la police effectuait une descente au club de danseurs nus Taboo.

Raisons invoquées : des danseurs d'âge mineur se donneraient en spectacle et des actes indécents seraient commis sur les lieux. Résultat: la police arrête une trentaine de personnes ce soir-là. Sur les quelque 23 danseurs qui s'y trouvaient, un seul est d'âge mineur. Sept employés sont aussi arrêtés, dont le gérant Guy Tremblay, ainsi que quatre clients. La plupart donc sont inculpés pour s'être trouvés dans une "maison de débauche", tandis que d’autres le sont pour actes indécents. Mais le Taboo conteste cette descente.

Selon ce qu'a révélé le SPVM lors de l’intervention, des plaintes auraient été déposées auprès du service de police, qui a alors ouvert une enquête. Le corps policier dit enquêter depuis le mois de janvier, et c'est à la suite de cette longue investigation qu'il est entré en action. Plusieurs bars de danseurs du Village étaient sous surveillance, mais le Taboo aurait retenu l'attention en raison d'actes qui "dépassaient ce qui est permis par la loi et qui vont au-delà du toucher, des actes sexuels avaient été constatés", de dire l'agent Miguël Alston, du SPVM. Ces "actes", dont la nature sera spécifiée à l'enquête préliminaire, auraient ainsi dépassé ce que la Cour suprême a autorisé et qui est répandu dans les clubs de danseuses, soit les danses-contacts où le client peut, dans un isoloir, caresser la danseuse.

Ainsi, trente-quatre personnes ont été arrêtées ce soir-là. De ce nombre, vingt-trois danseurs, dont le mineur (qui a d'ailleurs atteint l'âge de la majorité, le 27 mai dernier, selon nos sources). Quatre danseurs en particulier sont accusés d'actes indécents, de même que trois clients; un autre client a été arrêté pour s'être trouvé dans une maison de débauche. Quant aux sept employés, ils auront à répondre à des accusations d'avoir tenu une maison de débauche. C'est ce que le SPVM a révélé.

Bien des interrogations

Toutefois, cette intervention soulève plus de questions qu'elle n'en règle en réalité. Par exemple, pourquoi ne pas avoir averti les propriétaires et les gérants auparavant pour essayer de faire cesser ces "actes indécents", s'il y en a eu? Un seul mineur — qui a peut-être menti sur son âge pour être engagé —, sur la cinquantaine de danseurs que compte le Taboo, valait-il la peine d'une descente menée par plus d'une quarantaine de policiers? Et pourquoi ne pas avoir averti immédiatement la direction du Taboo qu'un mineur s'y trouvait? Est-ce que cette descente ne met pas un froid entre la communauté et le SPVM après des années de travail à établir des ponts? En somme, pourquoi la police a-t-elle fait de la répression plutôt que de la prévention?
"Je suis encore en état de choc, c'est incroyable. Cela fait 11 ans que je travaille au Taboo, et nous n'avons jamais eu de problèmes auparavant, pendant tout ce temps-là", de dire Robert Thibault, le gérant général du Taboo. Irrité par cette descente, M. Thibault songe à poursuivre le SPVM : "On ne nous a jamais avertis qu'il y avait un mineur qui dansait ici. Il semble qu'ils [les policiers] le savaient depuis le mois de janvier. Si on l'avait su, on aurait immédiatement congédié le jeune, parce que nous sommes très sévères sur ce critère. [...] On va porter plainte contre la police, soit à la Commission de la déontologie policière, soit à la DPJ (Direction de la protection de la jeunesse), parce qu'il ne fallait pas laisser un mineur danser ici pendant tout ce temps", de dire ce gérant, qui a été, pendant plusieurs années, un ambulancier-pompier.
Me Noël St-Pierre, qui a travaillé sur la descente aux Katakombes en 1994, pense que le gérant du Taboo pourrait être dans son droit de poursuivre le SPVM. "Toute personne, quelle qu'elle soit, a l'obligation de signaler à la DPJ toute situation pouvant porter atteinte au bien-être d'un jeune. Il y aurait donc ici une violation de la loi de la part du SPVM. En tant qu'avocat, c'est d'ailleurs la seule exception à la règle de confidentialité qui nous oblige à signaler un cas à la DPJ", souligne Me St-Pierre.

Une question d'identité

La raison principale de l'intervention, c'est bien sûr la présence du mineur. Mais les gérants ont-ils tout fait pour vérifier l'identité du jeune? "La marque de commerce du bar, ce sont des danseurs au look jeune, mais on contrôle de manière stricte l'âge des danseurs pour ne pas engager de mineurs, affirme M. Thibault. Nous sommes trois personnes à avoir demandé au jeune en question des cartes d'identité. Donc, pour nous, il était majeur. Pourquoi ne l'aurait-on pas engagé?"

"S'il y a infraction selon laquelle on a engagé un mineur, c'est la suspension ou la révocation du permis d'opération. Dans notre cas, nous sommes de bonne foi parce qu'on a fait tous les efforts pour exiger des pièces d'identité. Qu'est-ce qu'on aurait pû faire de plus?" d'ajouter un autre employé, Jean-René Fournier.

Mais la responsabilité n'incombe-t-elle pas aux gérants? "Avec la protection de la vie privée et les différentes chartes, on ne peut pas fouiller dans la vie privée des gens pour essayer d'avoir davantage de renseignements. Donc, les gérants ont fait ce qu'ils pouvaient pour vérifier l'âge du danseur", explique Me St-Pierre.

Un piège?
Selon M. Thibault, la police aurait attendu depuis janvier pour intervenir pour tendre un piège au Taboo et faire d'une pierre deux coups: dénoncer la direction du bar pour avoir embauché un mineur et prendre sur le fait des clients et des danseurs dans des "actes indécents". "Je travaille depuis 25 ans avec la police, je sais comment elle fonctionne, et c'est la première fois que je vois une telle bavure : se servir d'un mineur pour tendre un piège à un bar", de dire M. Thibault.

Le gérant général ne croit pas que les preuves du SPVM soient sérieuses quant aux actes repprochés. "Mais qu'est-ce qui est indécent au juste? La définition de ce qui est indécent est très large. Pour certains policiers de l'escouade de la moralité, qui sont venus lors de la descente, le fait qu'un jeune apparaisse sur scène en érection, c'est quelque chose d'obscène! Mais est-ce vraiment obscène? Je ne le crois pas. [...] Il y a aussi la question des danses-contacts. Après le jugement de la Cour suprême, personne ne savait sur quel pied danser, ni les gérants, ni les danseurs ou danseuses, ni les criminalistes, ni même la police. Nous avions demandé aux gens de la moralité de venir nous rencontrer pour nous l'expliquer, mais ils étaient plutôt flous dans ce qu'ils disaient", continue M. Thibault.

"L'existence de spectacles érotiques correspond à la norme actuelle, poursuit Me St-Pierre. De se présenter sur scène "bandé" et de se masturber légèrement, c'est tolérable par la morale de la société [...] Maintenant, je crois que la police cherche à criminaliser des actes via les gains qu'on a obtenus pour les femmes, car ce qu'elle invoque équivaut aux "danses à 10$" qui obligeaient les femmes à subir des attouchements par des hommes pendant qu'elles dansent. Cela devenait une pratique jugée dégradante pour les femmes et la Cour a décrété qu'on ne pouvait pas tolérer de tels actes. Mais il faut voir, dans le cas présent, quels sont les actes au juste."

"Il semble que les choses aient changé entre la communauté et la police, croit Michael Hendricks, qui avait contribué à créer un forum de discussions entre la communauté et des corps policiers. Avant, le chef de police [Jacques] Duchesneau croyait en la prévention plutôt qu'en la répression, et on avait réussi à établir un dialogue, mais, maintenant, il semble que les choses aient changé et que la police ait pris la tendance de la répression avec le chef [Michel] Sarrazin. Et les contacts entre le SPVM et la communauté n’ont plus l’air d’être encore actifs, malheureusement." Même Robert Thibault avoue que les contacts avec les dirigeants précédents de l'escouade de la moralité étaient meilleurs, mais qu'ils se sont détériorés.

"En général, les gens arrêtés ont tout intérêt à contester les charges et ils risquent de gagner et de faire tomber les accusations", de conclure Me St-Pierre.

"Je le répète, je crois que c'est une bavure policière, mais c'est la cour qui va juger ce qui est indécent ou pas, pas la police. Les juges décideront ultimement, si on se rend jusque là, mais je vais exiger que la police abandonne les accusations", a martelé le gérant général du club Taboo. C'est au début du mois d’août que débuteront l'enquête préliminaire et les comparutions en cour des personnes inculpées.

 

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Publié le 19 juin 2003

par André-Constantin Passiour