Les Archives Gaies du Québec ont 20 ans

Éviter une amnésie collective

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
"C'est quoi Stonewall ?" demandait un jeune gai alors que, dans un party, nous faisions référence à cet événement. Rien de bien tragique en soi. À vingt ans, on ne peut tout connaître. Mais, si l'on se livrait à un vox pop en posant des questions sur les événements qui ont marqué l'histoire des gais et lesbiennes au Québec durant les vingt dernières années, on se rendrait compte qu'il n'y a pas que Stonewall qui pourrait tomber dans l'oubli. Et cette méconnaissance n'est pas à imputer qu’aux jeunes gais et aux jeunes lesbiennes, insouciants ou inconscients. Elle découle aussi des dirigeants, des médias, des universitaires ou des enseignants qui considèrent que l'histoire des gais et des lesbiennes est marginale ou accessoire, pittoresque parfois, mais pas assez sérieuse pour être enseignée aux jeunes. Voilà à quoi se sont attaquées les Archives gaies du Québec, il y a vingt ans. Pour éviter l'oubli, pour raviver une mémoire collective, pour dorénavant éviter des distorsions. Un exemple? Le magazine Histoire consacrait un numéro de collection (janvier-mars 2003) à Hitler, le nazisme et les Allemands. Passe encore que les rédacteurs de la revue, quand ils évoquent la personnalité trouble du Fürher en interrogeant des psychiatres, ne mentionnent même pas, dans la bibliographie, la recherche de l'historien allemand Lothar Machtan, La face cachée d'Adolphe Hitler, portant sur la présumée homosexualité — refoulée — du dictateur. Passe aussi le silence autour de la destruction, en mai 1933, par les nazis, de l'Institut Hirschfeld, dont les recherches et la documentation sur les sexualités constituaient une référence pour les scientifiques et les psychiatres aussi bien en Europe qu'en Amérique du Nord. Mais il est inacceptable pour des historiens, quand ils évoquent les camps de concentration et la solution finale, de ne pas inclure, dans la liste des groupes exterminés, les homosexuels. La reconnaissance de ce génocide a pris des années. Des groupes militants ont dû se battre aussi bien contre les autorités que contre les associations d'anciens déportés qui considéraient que certains déportés étaient plus nobles que d'autres. Les homosexuels allemands ont failli être exterminés une seconde fois : dans les poubelles de l'histoire. Alors que le US Holocaust Memorial Museum de Washington accueillait jusqu'en mars une exposition sur la persécution des homosexuels par les nazis, une revue française d'histoire, détournait l'histoire. Il devient donc nécessaire de rester vigilant pour que l'Histoire officielle n'oublie pas l'histoire d'une partie de sa population.

Alors, qui se souvient au Québec de revues comme Le Berdache ou Sortie, les premiers mensuels gratuits de réflexion dans lesquels on parlait déjà du mariage, de l'homoparentalité (le mot n'était pas encore forgé)? Qui se souvient des premières manifestations pour exiger que la police, et les autorités municipales sous la férule de Drapeau, cessent les descentes arbitraires dans les bars et les saunas? Pas seulement les moins jeunes qui ont vécu durant ces années-là. À l'instar d'autres grandes villes qui ont ouvert des centres d'archives, les Archives gaies du Québec alimentent cette mémoire, pas seulement pour les chercheurs ou les recherchistes des médias, pas seulement pour des étudiants de cégep en mal de travaux de fin de session, mais pour la rendre visible et accessible au plus grand nombre.

Alan B. Stone, dont on reconnaît aujourd'hui le talent pour ses photos de culturistes et de la vie quotidienne à Montréal à partir des années cinquante, serait tombé lui aussi dans une autre poubelle de l'histoire si Tom Waugh, ami contributeur des Archives, alors qu'il recherchait les traces des photographes de culturistes des années soixante, n'avait retrouvé Alan B. Stone, quelques années avant sa mort. La collection des négatifs et tous les documents appartenant à Alan B. Stone ont été légués aux Archives gaies. Les œuvres d'Alan B. Stone, grâce aux Archives, connaissent un grand succès auprès des collectionneurs.

Les Archives gaies ont voulu souligner, il y a deux ans, les tristes vingt ans de l'arrivée du sida en exposant de nombreuses affiches québécoises et internationales sur la prévention. Une partie des nombreuses affiches a été exposée à l'Écomusée du Fier Monde, en attendant une nouvelle occasion pour une exposition de plus grande ampleur permettant à tous d'admirer de véritables oeuvres d'art mais aussi de saisir l'évolution de la perception de la maladie.

Des raisons de célébrer
Les raisons sont multiples pour les Archives, les AGQ, de célébrer leur vingtième anniversaire d'existence. Leur longévité en premier lieu. Très peu d'organismes communautaires gais nés dans les années quatre-vingt ont pu atteindre leur majorité. Leur persévérance en second lieu. Il n'est pas évident dans le créneau des subventions de trouver une niche ouvrant la porte à des subsides soutenant des événements à caractère historique. Mais, au cours de ces deux décennies, les Archives ont su marquer leur présence en solo, ou en collaboration, pour imprégner auprès du public le sérieux et la qualité de leur démarche. Peut-être que cette exigence peut faire peur, mais elle a évité des écueils et ainsi préservé la crédibilité de l'engagement de ses bénévoles. L'amitié en troisième lieu. Depuis les balbutiements autour du classement des premiers documents par les premiers bénévoles, nombreux sont ceux qui ont partagé plus ou moins longtemps l'histoire de l'organisme, durant les réunions passées à chercher comment boucler les fins de mois, ou gérer les succès. Ils sont nombreux aussi les compagnons de route qui, occasionnellement, offrent de leur temps et de leur compétence pour donner le coup de main nécessaire à l'aboutissement d'un projet.

Pour tous ceux et toutes celles qui considèrent que le passé constitue les balises de l'avenir, un détour par les Archives gaies s'impose. C’est l'occasion de rencontrer les bénévoles et les amis des Archives, le 4 avril prochain, au Centre communautaire des gais et des lesbiennes de Montréal, à partir de 17 h.