Entrevue avec Michel Gadoury

Du Studio 1 au Unity II...

André-Constantin Passiour
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Michel Gadoury, sans être un des pionniers de la première heure, a contribué par ses commerces à faire du Village ce qu'il est devenu aujourd'hui. Parmi les propriétaires actuels, il est le seul qui ait véritablement vécu ce déplacement de l'ouest de la ville vers le Centre-Sud. Propriétaire de clubs mythiques tels que le Studio 1 ou le Sécurité Maximum, Michel Gadoury est aussi derrière le Unity, le Stud et possède également l'Aigle Noir. L'homme d'affaires un peu timide a accepté, pour une des rares fois, de nous raconter comment il en est arrivé là et ce qu'il espère encore pour le Village. Les plus vieux se rappelleront le Studio 1, le Reflexion ou encore le Beat, un petit bar qui attirait jadis la clientèle in et jet set de Montréal. Les gens d'une autre génération se remémoreront probablement le Sécurité Maximum et le Bronx, un immeuble situé au coin de Saint-Hubert et Sainte-Catherine Est, qui a disparu à la suite d’un incendie. Quant aux plus jeunes, qui commencent à sortir dans les clubs, le Unity est une autre preuve de l'instinct de cet homme face à la clientèle gaie. Michel Gadoury, qui siège aussi au conseil d'administration de l'Association des commerçants et professionnels du Village (ACPV), aux côtés de Paul Haince notamment (l'ex-propriétaire du non moins légendaire bar Max), se livre un peu ici et lève le voile sur les raisons qui l'ont poussé à aboutir dans l'Est. Comment cette aventure dans le milieu des bars a-t-elle commencé?
Dans les années 1970, j'étais un client du Rockembole, c'était un tout petit bar sur la rue Stanley, dans un deuxième étage. Mais il était toujours plein, il y avait vraiment trop de monde. Puis, un samedi soir, j'y étais allé, mais je suis ressorti de là parce qu'il était trop plein, on ne s'y amusait plus. Et je suis sorti en disant au portier qu'il ne me reverrait plus, parce que j’allais ouvrir mon propre bar. Quelque temps plus tard, soit en janvier 1976, j'ouvre le Studio 1 avec Claude Laviolette, qui est le D.J. et le gérant de la place. C'était au 968, Sainte-Catherine Ouest. Le Studio 1 n'était pas un bar mixte [comme bien des bars à l'époque], il était clairement identifié gai, pour les gais, et aucune femme n'y entrait. Le Studio 1 connut vite un grand succès. Mais cette réussite a aussi amené des descentes policières. Toutes les excuses étaient bonnes, mais ils se servaient surtout de la capacité du club, le grand nombre de personnes qui s'y trouvait, pour intervenir.

Est-ce vrai qu'à l'époque, il y avait du harcèlement?
Beaucoup de harcèlement. Les visites de polices étaient régulières au Studio 1. Le lieutenant du poste 12, à ce moment-là, était clairement antigai, cela se voyait dans son attitude. Ils ont invoqué la capacité du bar, d'ailleurs, pour suspendre le permis d'opération du bar pendant deux semaines en mars 1977. Je me suis dit alors qu'ils ne m'auraient pas. J'étais tenace, moi aussi. Donc, le 9 mars 1977, au matin, alors que le Studio 1 fermait ses portes, j'ouvrais le Reflexion, au 1202, Sainte-Catherine Ouest, le même soir. J'avais prévu le coup! Le concept était un bar-discothèque avec un salon vitré qui donnait sur la rue Sainte-Catherine. Le soir de l'ouverture, il y a eu un gros line-up à la porte. Les policiers étaient découragés, mais n’ont pas répliqué. Heureusement que la situation s’est améliorée maintenant entre la police et les gais. Et ce bar a duré jusqu'au début des années 1980. Puis, les plus vieux s'en souviendront, un bar a ouvert sur Saint-Laurent, le Camouflage. On commençait à voir la clientèle se déplacer vers l'Est de la ville. On ne recevait donc plus autant de clientèle. J'ai alors transformé le Reflexion en bar de danseurs. Il s'appelait tout simplement le 1202 et avait deux sections, l'une pour les femmes hétéros et l'autre pour les gais. Plus tard, en 1983, j'ai ouvert un autre petit bar, le Beat, avec Pierre Viens. Il m'avait parlé d'un projet de club que je trouvais intéressant. Le Beat était plutôt jet set. La clientèle était gaie, mais les femmes étaient admises. Ce bar a bien marché pendant deux ans. Puis, j'ai eu un autre petit club sur Saint-Denis, le Key Club, qui a plus ou moins marché parce que le loyer était trop cher. Depuis le Beat, Pierre Viens et moi, on s'était un peu perdus de vue. Mais il m'a approché avec une idée de bar au coin de Saint-Hubert et Sainte-Catherine. Il m’a montré la bâtisse et j'ai accepté. En 1987, on ouvrait le Sécurité Maximum. À cet endroit, il y a eu deux bars gais, le Sécurité Maximum et le Bronx, avec Pierre Saulnier (l'actuel gérant du Stud), ensuite deux bars étudiants, la FAC et le Beat. Le local a définitivement fermé ses portes en décembre 1995. De là, un jour, Pierre Saulnier m'a fait découvrir le local au coin de Papineau et Sainte-Catherine. J’ai tout de suite aimé cet espace, et c'est devenu le Stud. C'était audacieux d'ouvrir un bar là, on me donnait à peine six mois, on me disait "ça ne durera pas", et nous sommes encore là, depuis presque sept ans!

Qu'est-ce qui vous a fait acheter l'Aigle Noir, un bar cuir?
Essentiellement pour deux raisons. D'abord, il était sur le point d'être vendu à des Américains. J'aimais mieux que ce bar reste entre les mains de gais que de le voir passer à un étranger. J'aime bien ce bar, il est petit, chaleureux et son espace est intéressant. C'est avec la grande collaboration des deux gérants, Victor et André, qu'il a été rénové. Et son succès est dû à André et Victor, tout comme le succès du Stud est dû au travail de Pierre Saulnier et son équipe. Ces deux bars n'existeraient pas sans leur collaboration à tous, ils m’ont toujours été loyaux et fidèles, et je leur suis reconnaissant pour leur travail assidu.

Qu'est-ce qui vous a fait ouvrir des bars aussi différents les uns des autres?
Il faut connaître les clients, les écouter, savoir ce qu'ils veulent, ce qu'ils désirent avoir comme bar, où est-ce qu'ils sortiraient. Il faut simplement répondre aux besoins. Je crois qu'il manque quelque chose pour une clientèle plus âgée, un piano-bar avec de la musique jazz, relaxe. C'est malheureux parce que la Rose Rouge, le resto Chez Jean-Pierre ou La Boîte en Haut n'ont jamais été remplacés. Il y a assez de discothèques, je crois, mais il y a toute une clientèle vieillissante qui n'a pas d'endroit où aller s'amuser et qui nécessite plutôt une place agréable et détendue. Cela manque dans le Village.

Parlant du Village justement, qu'est-ce qu'il reste à faire en termes de développement?
Je ne sais pas par quoi commencer tellement il y a de choses à améliorer. Il faut l'embellir, par un nouveau mobilier urbain, qu'il soit décoré de manière représentative de la clientèle gaie. Il manque de décoration et d'ambiance, c'est moche parfois de s'y promener. Il faut aussi travailler le côté culturel, qu'il y ait du cinéma, du théâtre, des spectacles tout au long de l'année.

Il faut travailler également sur la qualité des boutiques, inciter d'autres commerces à venir s'y installer, parce que le Village est encore très nightlife. Il nous faut donc créer un attrait de jour, que les gens viennent y magasiner et s'y promener pendant la journée. Avec l'ACPV, on essaie de voir avec la Ville comment on pourrait faire des terrasses. L'ACPV travaille très fort pour créer des activités, améliorer la décoration, etc.

Mais il n'y a pratiquement plus de locaux disponibles?
Je pense aussi qu'il faut s'éloigner un peu du centre du Village, le dynamiser de Saint-Hubert à De Lorimier, qu'il s'étende jusque là et peut-être même au-delà. Je crois qu'on peut le faire malgré le pont. Mon idéal à moi serait d'agrandir le Village, c'est énormément de travail, mais on peut y arriver. Si quelqu'un a un projet de commerce vers De Lorimier, que cette personne vienne me voir, je suis prêt à l'écouter et à voir comment je pourrais m'impliquer et l'aider.

Est-ce que vous avez autant d'enthousiasme envers vos commerces après tout ce temps dans le milieu des bars?
Je pense que j'ai encore plus d'enthousiasme maintenant pour le Stud et l’Aigle que j'en avais avant. J'ai plusieurs projets, mais on va y aller tranquillement, parce que je veux créer des ambiances. On a ouvert le haut au Stud, il faut continuer à l'améliorer. Il y aura d'autres changements à l'Aigle aussi, ce n'est pas fini. On va améliorer la programmation des soirées. Donc oui, il y a beaucoup de dynamisme.

Je crois que vous avez aussi un resto?
J'ai aussi le resto Christopher qui a des soupers-spectacles avec chanteuses et piano, du vendredi au dimanche. Tous les dimanches, nous offrons la côte de bœuf au jus, comme c’était la tradition Chez Jean-Pierre. J'ai ce restaurant depuis près de trois ans, et cela fonctionne bien. On a ajouté les déjeuners, de 9h à 15h, le samedi et le dimanche, et on apportera des changements au menu dans quelques semaines, mais cela restera abordable.

Pour terminer, avec tous les événements qui vont se tenir à Montréal au cours des prochaines années, tels que le Festival de musique et danse country gais, Gala Choruses, etc., comment est-ce que, en tant qu'hommes d'affaires, vous avez l'intention de vous impliquer?
C'est sûr que nos commerces vont être impliqués dans ces événements, mais de quelles manières, je ne le sais pas encore. J'espère que les organisateurs vont nous contacter. S'ils le font, on va discuter avec eux et on va certainement les appuyer. Mais on verra ce qu'ils vont faire.