Questions d’identité

Sommes-nous devenus trop straights ?

Denis-Daniel Boullé
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Avec les lois anti-discriminatoires, et aujourd'hui l'Union civile, nous sommes devenus des acteurs sociaux à part entière. Cette longue conquête des droits civiques, liée à la grande visibilité de nos communautés, nous a donné une place qui aurait été impensable il y a à peine trente ans. Devons-nous aujourd'hui ranger les drapeaux arc-en-ciel et rentrer tranquillement chez nous pour cultiver nos jardins? Devrons-nous nous fondre dans le tissu social puisque plus rien ou presque ne nous distingue de nos voisins hétéros? Ou devons-nous préserver notre différence, cultiver une culture propre? La réponse est simple : ni l'un ni l'autre, ou les deux à la fois. Si l'on se penche sur l'histoire des gais et des lesbiennes depuis la fin des années soixante, on peut schématiquement cerner trois grandes périodes.

La première période est celle de la contre-culture qui fascinait la jeunesse de l'époque. Il n’était pas question, pour les gais, de s'intégrer dans une société qui générait de l'injustice et de l'exclusion, d’où une lutte qui s’est jointe à d'autres combats, comme celui pour la paix, le non au nucléaire, l'appui aux mouvements féministes...

La seconde est la période sida et post-sida. Essouflés dans les années quatre-vingts, puis surpris par l'arrivée du sida, ces premiers groupes gais, très politisés, n'ont pu trouver un second essor. La maladie a fait ressortir l'inégalité des couples gais face à la loi (pensons à l’absence de droits du veuf d’un gai décédé). Pourtant, dans un premier temps, les militants sida, comme on les appelle aujourd'hui, ont paré au plus pressé en organisant des réseaux d'entraide et de soutien, et en faisant pression sur le monde médical tout autant que sur le monde politique. Mais, dans un second temps a émergé la lutte pour les droits civiques. Nos conjugalités, non protégées et parfois non revendiquées, montraient leurs limites.

Si l’institution du mariage, quelques années auparavant, était perçue comme un avatar d'une société bourgeoise, phallocratique et sexiste, elle devenait, en ces temps de sida, une possible protection des droits du conjoint survivant. De séparatistes, les gais et les lesbiennes — en tout cas ceux qui s'agitaient dans la mouvance et la réflexion — allaient devenir légalistes. Mais, cette formidable percée des gais dans le paysage social est la résultante d'un certain nombre de facteurs en interaction.

Ainsi, la visibilité des gais a crû en parallèle à l'évolution des mentalités, la première contribuant à l’avancée des seconds. Mieux acceptés et intégrés, les gais et les lesbiennes n'en constituent pas moins un groupe qui résiste encore aux définitions. Les frontières de cette communauté sont floues et multiplient les paradoxes. La valse hésitation entre l'intégration et le communautarisme exclusif risque de perdurer encore longtemps.

Question d'étiquette
Beaucoup d'hommes et de femmes homosexuel(le)s refusent d'être définis en fonction de leur sexualité : leur identité ne se réduit pas à ce qu'ils et elles font dans leur chambre à coucher avec leur partenaire. Toutefois, ils et elles souhaitent un peu plus d'égalité.

La reconnaissance légale des conjugalités homosexuelles fait que, plus que jamais, ceux et celles qui se prévaudront des nouvelles lois seront perçus publiquement, par leur employeur, les fonctionnaires municipaux ou les agents d'assurances, comme partenaires de couples de même sexe. Cela, et la peur qui en découle, fera que certains et certaines ne signeront jamais le contrat d'union civile. La notoriété de leur conjugalité pourrait mettre en péril leur plan de carrière ou encore leur relation avec leur famille. L'égalité des droits ne fait pas tomber le catalogage.

Le droit à l'indifférence
Ce désir de ne plus être reconnu et catalogué comme homosexuel ne peut se comprendre que par la stigmatisation et la discrimination dont chacun et chacune ont été témoins ou victimes un jour. Ainsi, d'avoir été distingué du groupe hétérosexuel majoritaire a laissé des blessures pas toujours bien cicatrisées.

Comme pour l'étiquette, être perçu comme un marginal est un fardeau bien lourd à porter, dont plusieurs souhaiteraient se débarrasser. Ce désir de passer inaperçu contribue en grande partie à la décision de ne pas faire sa sortie du placard, aussi bien dans la famille qu'au travail. Au-delà des problèmes réels ou imaginés que la révélation pourrait engendrer se trouve le choix de la tranquillité, donc de ne pas se retrouver en position d’homosexuel de service.

Et pourtant, en sortant dans la rue, en devenant un phénomène sociétal, les gais et les lesbiennes ont contribué à banaliser l'homosexualité.

Si l'annonce faite à son entourage, il y a encore quelques années, entraînait un séisme personnel, aujourd'hui, elle ne provoque plus que quelques nuages, ou parfois un orage, mais sans plus.

Le gai ou la lesbienne n'est plus perçue comme un objet de curiosité plus ou moins malsain, ne soulève plus la colère ou le mépris, la dérision ou la compassion. La formidable sortie collective a paradoxalement contribué à ce droit à l'indifférence.

La peur ou le calcul
À partir du moment où il existe des lieux où l'on peut ouvertement être homosexuel, que la famille et les amis proches sont au courant, certains considèrent qu’il n'est plus nécessaire d'afficher ce particularisme avec le reste du monde. Ainsi, tel homme ou telle femme préférera passer pour un éternel célibataire ou s'inventer une vie hétérosexuelle pour conserver son poste de responsabilité. Tel chanteur ne voudra pas perdre son public; tel homme politique participera à des célébrations de la fierté gaie et lesbienne à l'étranger en évitant celle de Montréal.

La perception un peu confuse des médias sur le défilé de Divers/Cité laisserait à penser que tous les gais et lesbiennes sont sortis du placard dans les différents champs de leur vie. Or, la réalité est ô combien plus complexe, plus nuancée.

Une communauté soudée et homogène?
Il est de bon ton de parler aujourd'hui du lobby gai. Le défilé du premier dimanche d'août, les grands rassemblements des soirées rave, l'effervescence du Village, le grand nombre d'organismes d'entraide, de service ou simplement récréatifs renvoient l'image d'une communauté organisée qui se prend en charge. La réalité est, là aussi, bien différente. L'arbre ne doit pas cacher la forêt. Car depuis le début des luttes anti-discriminatoires, le mouvement gai n'a jamais été un mouvement de masse. Bien au contraire.

L'ouverture de la société face à l'homosexualité et le travail de quelques visionnaires ont contribué à l'avancement des lois. La grande majorité des gais et des lesbiennes ont profité des changements sans apporter leur contribution personnelle. Un peu comme pour le jour de la Fierté gaie, cette majorité est restée sur le trottoir, attendant le passage du dernier char pour fermer la marche et s'amuser.

La Coalition québécoise pour la reconnaissance des conjoints et conjointes de même sexe n'aurait pu compter, comme moyen de pression pour appuyer l’avant-projet de loi sur l’union civile, sur une manifestation devant le parlement du Québec attirant plusieurs centaines de milliers de gais et de lesbiennes. Si cette peur de l'engagement pouvait se comprendre dans les années quatre-vingts — car elle était synonyme de sortie du placard —, où la clandestinité était de mise, elle semble incompréhensible aujourd'hui. Aussi visible soit-elle, la communauté gaie et lesbienne n'est pas tissée de codes, de rites ou d'une ligne politique partagés par l'ensemble de ses membres. Elle échappe, là-aussi, à la définition des groupes minoritaires ethniques, religieux ou linguistiques.

Le Village de l'ouverture
Perçu au début comme un lieu de résistance, le village est devenu avant tout un espace récréatif. Fréquenté surtout les fins de semaine, on y descend avec des amis, ou seul dans l'espoir de faire une ou des rencontres. Sa construction et sa vitalité ont aussi contribué à la banalisation de l'homosexualité.

À part quelques bars réservés exclusivement aux hommes, où les femmes et les hommes hétéros s'ennnuieraient à mourir, le Village est devenu un lieu d'attraction ouvert à tous. Il n'est pas rare de croiser dans les restaurants des hétérosexuels, de jeunes hétérosexuels — hommes et femmes — dansent à nos côtés dans les discothèques, les spectacles de drag queens attirent une classe moyenne hétérosexuelle ravie d'être la cible de leurs plaisanteries. Même les autobus de touristes, ont inscrit, dans le circuit touristique le Village.

Fréquenter le Village ne relève plus d'une nécessité comme il y a quelques années, mais d'un simple choix parmi d'autres possibilités pour s'amuser. Le Village a davantage participé à l'intégration qu’à une quelconque volonté de séparatisme.

Notre portefeuille les intéresse
L'argent n'a pas d'odeur, ni d'orientation sexuelle. Les grands événements, les célébrations de la fierté, les Jeux gais et les soirées rave sont autant de sources de revenus directs et indirects pour les villes qui les accueillent. Nombre d’études menées auprès des gais et des lesbiennes ont révélé la corrélation entre le fait que nous avons moins d’enfants et un plus grande consommation de certains produits de loisirs ou de luxe. Séduites, les entreprises n'hésitent plus à cibler le marché gai.

Ce fameux "argent rose" a lui aussi contribué à banaliser l'homosexualité, en permettant son insertion dans les campagnes de publicité ou dans les téléséries entrecoupées de publicités, qui comptent nombre de personnages lesbiens, mais surtout gais. L'argent, synonyme de pouvoir, a donc joué son rôle dans une société plus souvent intéressée à nos portefeuilles qu'à nos revendications.

Normalisation
Au terme de ce portrait, on pourrait croire qu'effectivement, nous nous sommes faits une place au soleil, et vivre en tant que membre d’une minorité sexuelle sans subir une seule fois des contingences liées à ce fait. Déjà, on peut accompagner ses enfants à l'école sans se faire jeter de pierres, on peut célébrer civilement nos unions avec nos amis et familles, voire même accrocher des casseroles à la limousine à la sortie du palais de justice.

Mais, comme tout groupe social qui connaît ses heures de gloire, qui doit moins se protéger et se défendre pour exister, la communauté homosexuelle génère aussi de l'exclusion en son sein. Enfin reconnue, la communauté gaie a du mal à supporter tout ce qui viendrait tacher une honorabilité et un respect durement gagnés. Certains gais trouvent que la prostitution et la drogue qui sévissent dans le quartier Centre-Sud nuisent à l'image de marque de la communauté. Mais, les formes d'exclusion peuvent être intestines et plus insidieuses, par exemple contre les gais plus âgés ou les membres des minorités ethniques, qui se plaignent souvent que la communauté n'est pas accueillante. Les transsexuels sont amusants sur une scène, mais certains les voient fort différemment comme voisins ou comme collègues.

De la marginalité au mode de vie
Il ne faut pas déduire, des droits nouvellement acquis, que la vie "en communauté" est appelée à disparaître. Les lieux spécifiquement gais sont de plus en plus populaires, attirant des touristes en plus de la clientèle locale. Parlant tourisme, jamais a-t-on vu autant de destinations gaies sur le marché, au point de pouvoir trouver quelques revues consacrées au sujet (Passport, etc). Toutes les grandes capitales ont leur défilé de la fierté gaie, leurs tournois sportifs gais, leur festival de films gais... Et en trois quatre ans, on est passé d’émissions spécialement conçues pour les gais à des canaux entièrement consacrés à eux.

Sur le plan collectif, l'avancée des lois et l'ouverture de la société n'ont pas eu pour effet de diminuer ou d’amoindrir la prolifération d'événements et de produits destinés à la clientèle gaie, ce qui la singularise du reste de la société.

L'analyse un peu simpliste voudrait que ce ne soit qu'une simple affaire de gros sous, mais cela n'explique pas ce besoin, pour les gais et les lesbiennes, de se retrouver occasionnellement ou régulièrement dans un environnement homosocial. Il existerait donc bien un sentiment d'appartenance au groupe et peut-être, sûrement, des intentions de se retrouver dans un environnement plus propice aux rencontres

Sur le plan individuel, il reste que nos conjugalités ou nos sexualités ne peuvent se calquer à cent pour cent sur le modèle hétérosexuel, qu'elles soient consacrées devant Dieu ou devant l'État. D'une part, nous ne subissons pas la même pression sociale que les hétéros pour fonder une famille. Cela relève exclusivement de notre choix. D'autre part, les rôles semblent encore marqués dans les couples hétérosexuels : l'image de l'époux et du père résiste encore à se confondre avec celle de l'épouse et de la mère. D'autre part, les valeurs symboliques du mariage ne sont pas les mêmes. Si une partie des couples gais considèrent l'exclusivité sexuelle comme la base fondamentale de leur relation, d'autres négocient la possibilité d'avoir seul ou ensemble des partenaires. Le rapport à la sexualité, lié souvent au nombre de partenaires que nous avons eus, diffère de celui des hétérosexuels, qui sont pris dans un schéma sexuel plus complexe. L'exploration de la sexualité reste une sphère dans laquelle nous expérimentons des possibilités que seuls quelques hétéros osent aborder.

Ni cohésion, ni dispersion, ni communautarisme revendiqué, ni pour autant disparition dans l’hétérosexualité, la communauté gaie et lesbienne continue d’afficher ses particularismes et sa singularité.