Annonce de la disparition de la seule librairie gaie et lesbienne au Québec

L’Androgyne ferme ses portes

Yves Lafontaine
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C’est avec beaucoup de tristesse et de regret que l’actuel propriétaire de la librairie L’Androgyne, M. Bernard Rousseau, nous a annoncé la fermeture de la librairie. d’ici la fin août. Il a tenu à remercier les clients et clientes de L’Androgyne, véritable institution gaie et lesbienne de Montréal depuis 1973.

Plusieurs raisons motivent cette décision douloureuse. Il y a bien sûr la concurrence impitoyable à l’intérieur du milieu du livre. Les grandes chaînes telles que Renaud-Bray et Chapters/ Indigo ont maintenant une section gaie et lesbienne beaucoup plus importante que par le passé. Ces chaînes bénéficient de rabais importants sur leur volume d’achat, leur permettant d’offrir les ouvrages les plus populaires à de meilleurs prix. "Comment peut-on concurrencer Costco/Club Price qui peut se permettre de vendre le dernier Michel Tremblay à peine plus cher que notre prix de revient? Sans parler bien sûr des librairies virtuelles telles Amazon.com, qui ont une excellente sélection et qui offrent leurs livres souvent moins chers que ne le pouvait L’Androgyne", constate Bernard Rousseau.

À peu près le même problème se constatait du côté des films. "Nous avions le meilleur choix de films gais et lesbiens à Montréal, mais comme nous ne commandions que quelques exemplaires des nouveautés alors que les chaînes comme BlockBuster et le Club Vidéo International en commandaient probablement des centaines, elles étaient servies en premier et il nous fallait attendre parfois plusieurs semaines avant de recevoir ces mêmes nouveautés... qui n’étaient plus nouvelles."

Selon l’homme d’affaires, il n’y a peut-être plus de viabilité pour ce genre de commerce. "Je crois que le modèle d’affaires des petites librairies gaies et lesbiennes est devenu périmé. La culture gaie et lesbienne est maintenant présente partout et disponible dans les commerces réguliers, et les gais et lesbiennes n’achètent pas uniquement des produits gais", fait remarquer M. Rousseau.

C’est sans doute pour cette raison que plusieurs librairies spécialisées ont fermé leurs portes en Amérique du Nord au cours des deux dernières années. Si on ne considère que celles qui s’adressent aux communautés gaie et lesbienne, la situation semble encore plus difficile. Glad Day Bookstore a fermé son magasin de Boston, ne gardant que celui de Toronto, qui a diversifié son inventaire, offrant maintenant des films pornos, des gadgets et autres accessoires plus érotiques. La chaîne de librairies A Different Light a du fermer l’an dernier deux succursales, dont l’immense librairie de New York, ne gardant que leurs magasins de Washington et de West Hollywood. Et à Vancouver, Little Sisters a du élargir considérablement son offre en allant vers les films et objets érotiques afin de pouvoir survivre.

Fondée en 1973 par Will Aitkins, Bruce Garside et John Southam, L’Androgyne fut la première librairie gaie et lesbienne du Québec. D’abord localisée sur la rue Crescent, elle déménage au deuxième étage d’un immeuble situé boulevard Saint-Laurent, en 1982, pour se rapprocher de sa clientèle francophone grandissante. En 1983, Lawrence Boyles achète l’Androgyne et la transforme en une véritable entreprise privée qui connaît de belles années grâce à sa relocalisation au niveau de la rue. En 1995, M. Boyle passe le flambeau à France Désilets dans une période qui voit disparaître de nombreuses librairies spécialisées et où L’Androgyne doit faire face à une situation commerciale plus difficile. Finalement, au début 2001, Bernard Rousseau faisait l’acquisition de la librairie et procédait à son déménagement dans le Village.

"Après avoir investi beaucoup de temps, d’énergie et d’argent, j’en suis venu à la conclusion qu’il serait dorénavant impossible de rentabiliser l’Androgyne. Nous avons été capable de doubler le chiffre d’affaires de la librairie, mais les coûts d’opération ont augmenté de manière trop importante. Je tiens tout de même à noter qu’il ne s’agit pas d’une faillite, mais bien d’une fermeture."

Qu’arrivera-t-il de l’important inventaire de la librairie? Une partie (les livres érotiques) sera transférée aux magasins Priape de Montréal et Toronto, une section spéciale littérature et une autre sur les films gais réguliers seront ajoutées sur le site Priape.com, et un don important sera fait au centre de documentation du CCGLM. Et, bien sûr, un immense solde de liquidation débutera le 25 juillet. Avis aux chasseurs d’aubaines.

 

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Publié le 25 juillet 2002

par Yves Lafontaine