Deux papas ou deux mamans

Famille et homosexualité

Denis-Daniel Boullé
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Avec leur nom signé au bas du contrat d'union civile, les couples de gais et de lesbiennes pourront, comme n'importe quel couple hétéro, construire une famille et envisager d'avoir des enfants. Il reste bien sûr à faire passer cette idée dans l'ensemble de la société qui regarde encore ces familles arc-en-ciel d’un œil suspicieux, sinon réprobateur. Tout comme à l'intérieur même des communautés gaie et lesbienne dont certains membres n'ont pourtant pas attendu le législateur pour bricoler une famille qui ressemblait à leurs aspirations au risque, d'en bousculer notre vision traditionnelle. Cette redéfinition de la famille n'est pas l'apanage des gais et des lesbiennes. Les divorces, les remariages hétéros et les mères monoparentales multiplient les structures de famille différentes. Stéphane Nadaud, pédopsychiatre en France, et Anne Cadoret, anthropologue et chercheure au CNRS-France, ont apporté, chacun de leur côté une pierre à l'édifice pour mieux cerner ce nouveau concept : l'homoparentalité. Stéphane Nadaud a convié l'anthropologie et la psychanalyse pour étayer sa thèse publiée sous le titre Homoparentalité. Une nouvelle chance pour la famille? Anne Cadoret s'est cantonnée à son domaine, l'anthropologie, en menant une étude auprès de l'Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL), une association créée en 1986 et s'adressant à des gais et des lesbiennes ayant un ou des enfants ou en désirant, comme elle le rappelait lors de la conférence qu'elle a prononcée à l'invitation de l'Alliance de recherche IREF/Relais-femmes (ARIR), en mai dernier. Le titre du livre d'Anne Cadoret est éloquent : Des parents comme les autres, homosexualité et parenté.

En gros, et s'appuyant sur des recherches, les deux auteurs s'entendent pour nuancer subtilement de façon subtile l'histoire de la famille : la filiation ne se superpose pas à l'engendrement. Même dans nos sociétés occidentales, par le biais de l'adoption, le parent social n'est pas forcément le parent biologique. Les deux auteurs s'entendent aussi pour dire que la famille n'est pas une structure aux règles rigides, bien au contraire, mais "le lieu où se développent ces systèmes de filiation et de parenté", pour reprendre les propos de Stéphane Nadaud. Le "Il faut un papa et une maman à chaque enfant", si cher à Papa Freud, s'inscrit dans une histoire, celle de Vienne, en Europe, à la fin du XIXe siècle.

Si, pour Anne Cadoret, les parents gais et lesbiens sont comme les autres, c'est qu'ils se heurtent aux mêmes problèmes que les parents hétérosexuels, comme la façon d'envisager sa position face à l'arrivée d'un tiers au sein d'un couple. Auxquels s'ajoute bien évidemment un questionnement quant au rôle de chacun des parents. Si, dans l'adoption, les deux parents se retrouvent sur un pied d'égalité, cette égalité se retrouve-t-elle quand l'un des parents est aussi le géniteur? Dans un couple de lesbiennes, celle qui porte, puis met au monde l'enfant, sera-t-elle plus mère que l'autre? Dans un couple d'hommes, si l'un des deux a donné son sperme à une mère porteuse (même si la loi l'interdit), le donneur se sentira-t-il plus père que son conjoint?

Sans compter que les progrès de la procréation médicalement assistée permettent de multiplier les cas de figure pour brouiller la filiation génétique. La filiation sociale demeure évidente dans le lien particulier, affectif, éducatif et matériel que le couple, quel que soit le sexe de chacun des parents, offrira à l'enfant.

La nouvelle loi sur l'union civile donnera un cadre légal aux couples de même sexe face à leurs enfants. Deux hommes ou deux femmes pourront être responsables à part égale des enfants qu'ils souhaiteront avoir. Cependant, cet acte consacre encore le couple comme entité sociale maximale à partir de laquelle on construit une famille. On ne peut avoir plus de deux parents, qu'ils soient de même sexe ou de sexe opposé. Et pourtant, et le problème se pose de la même façon dans les familles recomposées, nombre d'enfants se retrouvent avec plus de deux parents. Tel couple de lesbiennes a pris un ami gai seul ou en couple pour devenir le père de l’enfant, parce que celui-ci ou ceux-ci voulai(en)t devenir père(s). Aux yeux de la loi, il n'y aura, dans cette configuration, qu'un seul père et qu'une seule mère, même si les deux mères et les deux pères se partagent avec autant d'attention l'éducation de l'enfant. Les co-parents, ceux qui n'auront pas leur nom sur l'acte de naissance, n'auront aucun droit sur l'enfant.

En ce sens, la réflexion sur l'homosexualité ouvre des perspectives qui dépassent largement le cadre même de l'homosexualité en réexaminant la définition des liens de parenté.

L'homoparentalité. Une chance pour la famille ?, Stéphane Nadaud, Éd. Fayard, 2002
Des parents comme les autres, homosexualité et parenté, Anne Cadoret, Éd. Odile Jacob, 2002 (non disponible au Québec actuellement).

Pour en savoir plus : Les parents de même sexe, Éric Dubreuil, Éd. Odile Jacob, 1998.