I Shot Andy Warhol

Yves Lafontaine
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Depuis son décès, de nombreux cinéastes ne cessent de jongler avec l'idée de se mesurer à l'univers d'Andy Warhol. C'est maintenant chose accomplie! Et le produit final, aussi bien que l'angle adopté pour le traitement du sujet, est aussi inattendu que stupéfiant! I Shot Andy Warhol relate la confrontation entre Warhol, artiste marginal s'il en fut, et Valérie Solanas, féministe radicale, lors de la tentative de cette dernière d'assassiner l'artiste en 1968. Voici une œuvre cinématographique exemplaire et dynamique qui dépasse son propre cadre narratif, qu'autant il est possible de le faire, pour analyser une personnalité complexe tout en décrivant l'environnement culturel d'une époque pas si lointaine.

Le portrait brossé de Solanas, décédée dans un dénuement complet en 1988, un an après Warhol, est celui d'une lesbienne radicale mue par la vengeance après avoir été rejetée de la Factory. S'il existe une part de vérité dans cette explication du geste de Solanas, beaucoup d'autres aspects de la vérité parsèment le déroulement de toute l'histoire. En effet, comme elle avoue elle-même à ses interrogateurs après le crime : «J'ai une quantité d'autres motifs», et le film en entier s'attarde à les exposer.

Ainsi, quelques plans dépouillés nous présentent l'enfant abusé que fut Solanas, l'étudiante prostituée et l'adolescente lesbienne qui passa ses années de collège déterminée à trouver un moyen pour que la femme puisse procréer sans l'intervention des hommes. Puis en 1966, Solanas (Lili Taylor) vit sur les toits de Manhattan et écrit son œuvre maîtresse : The SCUM Manifesto, un pamphlet révolutionnaire de la Society for Cutting Up Man, un groupuscule dont Solanas est l'unique membre. Tout en multipliant les aventures sexuelles, elle fait du porte-à-porte pour vendre des exemplaires photocopiés de son livre, scènes intercalées de séquences en noir et blanc où Taylor récite périodiquement et sur un ton risible les passages les plus acérés de ce livre. Au cours de la même période, elle écrit une pièce de théâtre, intitulée Up Your Ass et se persuade que seul Andy Warhol (Jared Harris) peut la produire.

Aussi, parvient-elle grâce à l'entremise d'un ami, le travesti Candy Darling (Stephen Dorff) - future superstar de Warhol -, à remettre à Warhol une copie de sa pièce, ce qui nous vaut une séquence particulièrement inspirée où l'on voit Warhol et sa coterie en faire une lecture apathique ponctuée d'extraits joués par des Drag Queens au restaurant du coin.

Au même moment, prêe à tout, Solanas fait la rencontre du patron d'Olympias Press, Maurice Giraudias (Lothaire Bluteau), esthète autodidacte, qui lui offre un contrat pour la rédaction d'une nouvelle. Cependant, cette période prometteuse se termine dans l'amertume, car son ambition et son accoutrement de guerillero jurent au milieu de cette faune adepte des drogues, marginale et menant une existence artificielle. Warhol tente de l'apaiser en lui proposant un essai et un petit rôle dans son film I, a Man, mais peu de temps après, Solanas est expulsée de la Factory à cause de son comportement perturbateur.

Sa rage augmente davantage lorsqu'elle réalise que Girodias l'a dépouillée lors de la signature de son contrat, pour atteindre un paroxysme lors de l'émergence d'un mouvement féministe sans qu'elle n'y ait participé, tout cela au moment même de sa liaison avec un comédien militant radical. C'est ainsi qu'elle développe sa paranoïa envers Girodias et Warhol, qu'elle accuse de conpirer contre elle, ce qui la pousse à une vengeance sanglante après laquelle elle avouera à un policier que Warhol «contrôlait sa vie». D'emblée, il est évident que Mary Harron, réalisatrice de ce premier film, et Daniel Minaham, son-co-scénariste, avaient l'intention de créer un portrait complexe de Solanas, aussi réaliste et paradoxal que possible, plutôt que de présenter un document visuel soulignant une lecture politique et théorique de la vie de cette femme.

Une des pistes empruntées et particulièrement réussie est celle de l'humour, avec lequel les stratégies gagnantes déployées par Solinas pour atteindre son but - mais qui échouent constamment - sont décrites avec une sorte d'amusement admiratif qui provoquent souvent le rire.