Le rôle important joué par les syndicats

Pour briser la loi du silence au travail

Denis-Daniel Boullé
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Avec l'école, le monde du travail reste le lieu où il est encore difficile de faire sa sortie du placard. Bien entendu, chaque milieu professionnel ne peut se comparer, et parfois, à milieu professionnel semblable, l'ambiance ouverte ou conservatrice influera sur la capacité de s'assumer ouvertement. On sait aussi qu'il est moins difficile d'être ouvertement gai en travaillant dans le Centre ville de Montréal que sur un chantier de construction en Abitibi, même si des exceptions peuvent poindre ici ou là. Depuis plusieurs années, les syndicats prennent en compte la situation des gais et des lesbiennes en milieu de travail. Grâce à leur comité gai et lesbien, ils ont joué un grand rôle dans l’avancement de droits des gais et des lesbienens en exercant la pression nécessaire à l’adoption de lois reconnaissant les conjoints de même sexe et l’union civile. Dans une recherche commandée par Condition féminine Canada, La reconnaissance des couples de lesbiennes ; un droit sans équivoque, les lesbiennes interrogées affirmaient qu'elles "continueraient à cacher leur situation conjugale à l'État et face à leur employeur par crainte de représailles." Soixante pour cent des couples de lesbiennes tairaient leur relation et leur orientation sexuelle à leur travail, selon Irène Demczuk, directrice de la recherche.
Comme le soulignait le rapport, l'enquête a été faite auprès de lesbiennes engagées dans des organismes communautaires lesbiens et donc, par définition, moins vulnérables ou isolées. Il se peut que le pourcentage avancé par les chercheures soit plus élevé dans la réalité.
Il n'existe aucun chiffre concernant les gais, mais on peut imaginer — subjectivement — qu'il soit légèrement inférieur. La peur du bris de confidentialité arrivait en tête des inquiétudes des répondantes. Comme si, habitués à vivre dans l'ombre, nous ne supportions plus la lumière. Le monde du travail reste sans doute traversé par l'hétérosexisme et l'homophobie : la deuxième n'étant qu'une manifestation exarcerbée du premier.
L'homophobie, tout le monde la connaît. Elle peut prendre des allures ouvertes: plaisanteries, injures, harcèlement, voire licenciement, mais elle peut se manifester de façon insidieuse quand, par exemple, elle se joue au moment d'une promotion où, à compétences et expériences égales, un hétérosexuel sera préféré à une lesbienne ou à un gai.
L'hétérosexisme, qui, comme son nom l'indique, établit une hiérarchie dans l'orientation sexuelle, persiste encore. Un cadre de Radio-Canada après avoir entendu plusieurs fois des plaisanteries anti-gais, non dirigées contre lui, avait fait sa sortie du placard. Il était très fier d'avoir posé un geste, mais aussi rassuré, puisque depuis plus personne n'avait fait allusion à son orientation sexuelle. "Ils me laissent tranquille, ils ne m'en parlent jamais", avançait-il. Cependant, derrière ce silence, il y avait un déni de son orientation sexuelle, une non-reconnaissance d'une partie de lui-même. Des initiatives commencent à voir le jour, via les syndicats, pour lutter contre l'homophobie en milieu de travail.
Des initiatives sectorielles ont été prises, comme dans le Réseau de la santé et des services sociaux où, depuis plusieurs années, les intervenants reçoivent de la formation, orientée vers la clientèle et peu sur les rapports entre collègues d'un même hôpital ou d'un CLSC. Depuis plusieurs années aussi, les principales centrales syndicales ont des commissions chargées des gais et des lesbiennes.
Après avoir dû convaincre les différentes instances syndicales de la pertinence de mener une réflexion sur la situation des gais et des lesbiennes en milieu de travail, ces pionniers ont été à l'origine de conventions collectives où l'on s'assurait que les gais et les lesbiennes auraient le même traitement et les mêmes droits que les autres travailleurs.
Regroupés dans le Forum des gais et des lesbiennes syndiqués du Québec, ils ont à leur actif plusieurs dépliants en ce qui a trait à la discrimination des gais et des lesbiennes en milieu de travail et sont présents lors de l'établissement de conventions collectives, comme ce fut le cas pour Francis Lagacé qui, dans le cadre de ses activités syndicales à la CSN, a participé à participé à l’élaboration de celles des syndiqués de l'hôtellerie. Chargé de cours en littérature française à l'Université de Montréal, Francis Lagacé est responsable du Comité gai et lesbienne du Conseil central du Montréal Métropolitain (CSN) et délégué membre de la Fédération des enseignants et enseignantes du Québec (FNEEQ). "Même si les choses ont changé, il reste encore de gros efforts à faire pour changer les mentalités. L'homophobie n'est pas seulement l'affaire de celui qui en est la victime, mais celle de tout le milieu professionnel", constate Francis Lagacé. "Un professeur déclarait récemment qu'il ne le dirait jamais, car s'il devait avoir des problèmes, il pensait que personne au sein de son établissement ne le défendrait." Si l'entourage ne se positionne pas face à des actes et des paroles discriminatoires, il s'en fait le complice.
Francis Lagacé, de par sa profession, qui l'amène à donner de la formation aux élèves-maîtres, pense que, dès l'école, il faut donner aux jeunes une information pour lutter contre les préjugés. "Déjà au primaire et au secondaire, on se rend compte que le mot "gai" est utilisé comme une injure pour qualifier un élève différent", continue Francis Lagacé. "Les élèves d'aujourd'hui seront les acteurs professionnels de demain et, cependant, alors que les futurs enseignants sont sensibilisés aux questions de multiculturalisme, ils ne reçoivent que très peu de formation sur les réalités gaies et lesbiennes." Si certaines écoles se sont dotées de politique pour combattre l'homophobie, elles sont encore très peu nombreuses.
Le Forum des gais et lesbiennes syndiqués souhaite que la sensibilisation à l'homophobie soit généralisée dans les écoles, qu'elle fasse partie de la formation des futurs professeurs, que cela soit inclus dans les manuels scolaires et aussi qu'il y ait une journée nationale contre l'homophobie.
En attendant des programmes d'envergure nationale et qui toucherait tous les milieux, qu'ils soient professionnels ou scolaires, les syndicats par le biais de comités gais et lesbiens, essaient de jeter des balises, en espérant que la contamination se fasse. "Nous organisons des colloques autour de la démysthification avec de nombreux ateliers."
"Les formations ainsi que des outils sont développés par la plupart des centrales", explique André Patry, membre du Forum des gais et lesbiennes syndiqués du Québec, membre du comité gai et lesbien de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), entre autres. "On s'approche de plus en plus de la base, mais il y a encore beaucoup de chemin à faire, même si on voit des employés demander de plus en plus de l'information sur le sujet."
C’est aussi grace à leurs efforts qu’ils ont pu amener les grandes centrales à soutenir l’adoption de la loi 32 au provincial, de la loi C-23 au fédéral et, enfin, du projet de loi 84 sur l’union civile au Québec. Une première historique pour les droits civiques au Québec.
Mais pour toutes les entreprises où les employés ne sont pas ou ne peuvent pas se syndiquer, les changements ne risquent pas de se faire de si tôt. Les nouvelles lois et l'Union civile qui donnent une légitimité et une protection aux gais et aux lesbiennes, risquent de se heurter au silence qui entoure encore les réalités gaie et lesbienne dans le monde du travail.
Comment alors se prévaloir de droits accordés par le gouvernement censé refléter l'ensemble de la société s'ils ne sont pas répercutés à tous les secteurs socio-professionnels? "Le gouvernement doit se retrousser les manches pour organiser des campagnes nationales contre l'homophobie", s'enflamme André Patry. "Il doit le faire d'autant plus rapidement qu’il risque, sinon, de passer des lois sans aucune portée."
Effectivement, comment inscrire son conjoint ou sa conjointe dans un régime collectif d'assurances si l'on devient objet de stigmatisation de la part de collègues? Comment porter plainte pour harcèlement homophobe si l'on ne peut compter sur le soutien de ses collègues, ou si l'on a peur de s'afficher comme gai ou lesbienne? Ces questions risquent dorénavant de se poser de façon accrue.
Avec le changement social, l'évolution des lois, l'homophobie n'est plus la seule responsabilité des gais et des lesbiennes, mais celle de l'ensemble du corps social, au même titre que le sexisme, le racisme. Une société qui, s'appuyant sur l'acceptation sociale, donne l'égalité de droits à une partie de ses membres se doit de veiller à ce que cette égalité soit connue, appliquée et respectée par tous et toutes.