Le coming-out au travail

Le faire ou ne pas le faire

Yves Lafontaine
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Il y a peu de recherches systématiques sur la discrimination dans l'emploi exercée contre les lesbiennes et les gais par des employeurs individuels, et beaucoup de gais et de lesbienne se demandent la question de savoir s'il faut révéler son homosexualité sur son lieu de travail. Néanmoins, les résultats d'une enquête, menée en octobre 1999 au Royaume-Uni, brossent un tableau alarmant: 16 % des personnes interrogées avaient fait au moins une fois l'expérience de la discrimination, tandis que 21 % avaient le sentiment d'avoir été victimes d'une discrimination; 8 % ont affirmé avoir été licenciés à cause de leur orientation sexuelle, tandis que 48 % ont déclaré avoir été victimes de harcèlement au travail à cause de leur orientation sexuelle.
Une enquête effectuée par le ministère suédois du Travail, en 1997, révélait des niveaux de discrimination et de harcèlement tout aussi élevés.
Au Canada, chaque année, les commissions des droits de la personne au fédéral et au Québec sont saisies de plaintes pour discrimination dans l'embauche ou le congédiement d'homosexuels. Ces plaintes concernent des homosexuels qui veulent obtenir ou conserver un emploi ou portent sur les avantages que l’on refuse aux conjoints de même sexe.
Quoi qu'il en soit, ils sont de plus en plus nombreux, ceux et celles qui ont déjà franchi le pas du coming-out et qui continuent à le franchir...
Encore aujourd'hui, des professionnels ou des cadres préfèrent cacher leur orientation sexuelle pour améliorer leurs chances de promotion. S'il est mal vu dans certains milieux d'afficher son homosexualité, dans certains bastions d'emplois masculins, c'est carrément courir après la discrimination. Serge Beaudry l'a constaté, lui dont la plainte contre la GRC vient d'être reçue par la Commission canadienne des droits de la personne et sera examinée par un tribunal. Ce Franco-Ontarien était à l'emploi de la GRC depuis 1986 lorsqu'en 1998, il a été choisi pour remplir une mission à Haïti. Deux semaines avant son départ, la personne responsable l'aurait informé qu'après examen de son dossier, son expérience était insuffisante. Or, la personne envoyée ensuite avait moins d'expérience que lui, soutient M. Beaudry. Dans sa plainte, il allègue que son employeur a fait preuve de discrimination en le privant d'un emploi à cause de son orientation sexuelle, que la GRC connaissait depuis 1995. "Je n'ai rien à cacher", expliquait récemment M. Beaudry en entrevue avec le quotidien le Soleil. Il soutient qu'il a d'abord tenté de régler son problème à l'interne. Mais "je n'avais pas leur support pour accéder aux dossiers", ajoute-t-il. De guerre lasse, en proie à la dépression, il a démissionné. "Je ne pouvais plus travailler pour une telle organisation." Avec l'aide de la Commission, il est allé en conciliation avec la GRC, mais les négociations n'ont rien donné.

Au début du mois de mai, un haut gradé de la GRC à Ottawa a confirmé que des questions relatives à l'homosexualité font partie intégrante de l'enquête sur les nouveaux candidats lors du processus d'embauche. "C'est une question inscrite noir sur blanc lors de l'entrevue de sécurité. C'est une politique du département. Ce que nous voulons savoir, c’est si cet aspect de la vie d’un candidat pourrait être utilisé contre lui ou elle. Une candidature n'est pas automatiquement rejetée si la personne "avoue" son homosexualité. Il faut toutefois protéger les agents contre le chantage... "
Au Service de police de la Ville de Montréal, responsable de l'embauche des policiers sur l’île de Montréal, et à la Sûreté du Québec, des porte-parole ont confirmé qu'il était hors de question d'interroger un candidat sur son orientation sexuelle.
Même l'armée canadienne a fait de gros efforts pour éliminer des pratiques discriminatoires depuis 10 ans. À un point tel qu'une dizaine de soldats de la base de Valcartier ont fondé une association des militaires gais et lesbiennes qui organise des activités sociales (voir article en page 76).
Mince consolation pour les homosexuels qui rêvent d'une carrière dans la GRC, il y a pire en la matière : l'Église catholique. Alors que plusieurs religions intègrent petit à petit les homosexuels parmi leurs fidèles, voire dans le clergé, le pape Jean-Paul II rappelait, il y a moins d’un mois, que "les actes homosexuels sont contraires à la loi naturelle".

Une protection légale
Selon l’article 10 de la Charte des droits et liberté du Québec, toute personne a droit à la reconnaissance et à l'exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe, la grossesse, l'orientation sexuelle, l'état civil, l'âge, sauf dans la mesure prévue par la loi, la religion, les convictions politiques, la langue, l'origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l'utilisation d'un moyen pour pallier ce handicap.
Il y a discrimination lorsqu'une telle distinction, exclusion ou préférence a pour effet de détruire ou de compromettre ce droit.
L’article 16 de cette même charte stipule que nul ne peut exercer de discrimination dans l'embauche, l'apprentissage, la durée de la période de probation, la formation professionnelle, la promotion, la mutation, le déplacement, la mise à pied, la suspension, le renvoi ou les conditions de travail d'une personne ainsi que dans l'établissement de catégories ou de classifications d'emploi.

Au-delà de la loi, l’ambiance de travail
Assistant-boulanger dans une grande boulangerie de la région de Montréal, Fabien a subi un an durant les bonnes blagues de son collègue: "Elle est où Fabienne?" "Elle fait quoi, la grande folle?" Le plus souvent, il laissait aller. "Je m'en fichais. On en rigolait. Mais, à force, ces blagues ont touché mon moral. Un jour, mon collègue est allé trop loin. J'ai foncé sur lui, je l'ai soulevé et enfermé dans l'énorme congélateur, en poussant le bouton jusqu'à -22. Il hurlait "laisse-moi sortir"". Et moi je lui répondais : "pas avant que tu t’excuses"."
Au travail, les blagues homophobes font partie de la vie du bureau, et l'homosexualité se vit le plus souvent cachée. À la télé, dans les magazines, dans la société, les gais et lesbiennes ont pourtant gagné en visibilité.
De la dépénalisation de l'homosexualité en 1969 à l'adoption des lois 23 et 32, le seuil de tolérance s'est relevé. Mais le monde du travail semble plus lent à se transformer. Rares sont les patrons qui s'aventurent à dire qu'ils sont homosexuels.
Bien qu’aux États-Unis, le vice-président de la banque d'affaires Merrill Lynch n'hésite pas à inciter les étudiants d'Harvard à vivre librement leur sexualité, au Canada, l'homosexualité est quasi invisible au bureau. Elle relève largement du tabou. Les inspecteurs du travail rencontrent très rarement des discriminations liées à l'homosexualité, les prud'hommes jugent peu d'affaires. Aucun chiffre, aucune enquête ne cernent l'étendue des discriminations. Ce n'est que par hasard ou par le biais de l'anonymat que remonte la violence homophobe.
Ligne d'écoute anonyme, SOS-Homophobie reçoit régulièrement des appels concernant la vie au bureau. "Il s'agit souvent de personnes insultées par leurs patrons ou leurs collègues, dit Christine Le Doaré, présidente de SOS-Homophobie. Certaines sont même brutalisées. Mais l'homophobie au travail, c'est aussi: du chantage, une carrière freinée, des promotions refusées et, bien sûr, des licenciements."
Dans la salle de repos d'une grande entreprise, un agent d'accueil a récemment été agressé par un de ses collègues. Injures et coups.Il lui reprochait de dégrader l'image de l'entreprise auprès de la clientèle. Mais le pire est venu de la hiérarchie. Le directeur du personnel a fait comprendre à l'agent que son orientation sexuelle posait un problème dans le service et l'a convoqué à un entretien préalable au licenciement.

Peur de la différence
Dans les entreprises, la présomption hétérosexuelle est permanente. Toutes les conversations sont façonnées par l'évidence de l'hétérosexualité. On n'imagine même pas que les gens peuvent être autre chose. "Ceux qui se font injurier se taisent le plus souvent. Ceux qui n'ont pas de vacances avec enfants à raconter gardent le silence. Le travail est le dernier lieu où les gens peuvent être eux-mêmes", souligne Patrick Desmarais. "Il y a de tels enjeux, notamment la peur de perdre son emploi, que souvent les gens préfèrent rester dans la garde-robe. C'est la jungle pour tous, encore plus pour les homosexuels." Car l'entreprise, comme la société en général, n'aime pas trop ce qui diffère, menace sa cohésion.
"Sur le lieu de travail, les stratégies collectives de défense sont centrées autour de la virilité. Elles ont été créées par des hommes et pour des hommes. L'homosexualité déstabilise cette défense", explique Christophe Dejours, psychiatre français directeur du laboratoire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers. On s'en protège donc, en dénonçant "les gais, les femmes, tous ceux qui n'en ont pas".

Douce schizophrénie
Révéler son identité, c'est prendre un risque que peu osent assumer. Gais et lesbiennes se protègent en travestissant leur vie privée: ils féminisent ou masculinisent le prénom de la personne aimée, s'inventent une copine, un petit ami. Secrets et dissimulations dictent les comportements, avec le sentiment parfois cuisant de se mentir à soi et aux autres. Ils ont l'impression d'être divisés en deux. Cette douce schizophrénie leur est de plus en plus insupportable.
Pour la fuir, de nombreux homosexuels se réfugient, loin des petites villes et des PME, dans des sphères plus tolérantes comme la culture, la communication, certaines grandes entreprises. "À mon travail, tout le monde sait que je suis lesbienne et tout le monde s'en fiche", explique Nicole, chargée de projet pour Bell Canada.
En rendant plus visible l'homosexualité, l'adoption de la loi 32, et maintenant le projet de loi 84 sur l’union civile, devrait ouvrir la voie dans les entreprises. "Au-delà de la reconnaissance des couples homosexuels, relève Michael Hendricks, le débat autour de la loi a eu le grand mérite de montrer que les homosexuels existent et sont présents dans la société. Ça peut être un membre de sa famille, un collègue de travail..."

Égalité de traitement
Avant la loi 32 (provinciale) et la loi 23 (fédérale), les avantages consentis par les entreprises aux conjoints de leurs employés n’étaient que très rarement accordés aux couples homosexuels. Pour justifier leur attitude, les grands groupes s'abritaient derrière le Code civil et les diverses lois définissant les conjoints de fait comme l'union de deux personnes de sexe différent.
En reconnaissant les couples de même sexe, ces deux lois ont instauré une égalité de traitement. Tous les conjoints bénéficient maintenant, au même titre, des activités du comité d'entreprise, de la couverture d'une mutuelle, des avantages liés à une mutation.
Il y a trois ans, une petite révolution a secoué le poste de police de New Haven, dans le Connecticut. Face à des statistiques criminelles en hausse, les forces de l'ordre locales lançaient la plus grande campagne de recrutement de leur histoire. Jusque là, rien d'extraordinaire, si ce n'est que sur les affiches placardées un peu partout en ville et dans la presse, on pouvait lire en gros caractères : "Le département encourage spécialement les résidents, les femmes, les Afro-américains, les Hispaniques, les Asiatiques et les personnes de toutes les orientations sexuelles à venir se présenter". C'est surtout la dernière phrase qui a retenu l'attention. En clair, pour la première fois aux États-Unis, l'un des corps de métier prétendument les plus machos du pays cherchait publiquement à recruter gais et lesbiennes, même s'il ne le disait pas exactement comme cela. Et le phénomène n'est pas isolé. Depuis une dizaine d'années, tous les groupes de défense homosexuels s'accordent à dire que la situation des gais et lesbiennes sur le lieu de travail s'est "largement améliorée" . Même si tout n'est pas encore idéal.

La richesse de la diversité
La plupart des compagnies ont adopté une politique interne qui refuse la discrimination sexuelle parmi leurs employés, parce qu'elles ont compris que la diversité de leur force de travail représente avant tout une richesse. Mais certains secteurs sont plus en retard que d'autres. Toute l'industrie high-tech, par exemple, accueille favorablement les homosexuels, comme les métiers de l'art ou de la création. Mais, dès que l'on reparle d'industrie traditionnelle, dans le bâtiment ou la construction, alors les préjugés subsistent".
Des associations veillent au respect des droits pour tous
Des associations d'employés défendant les droits des homosexuels fleurissent tous les ans dans les entreprises américaines. Elles sont une centaine, officielles ou non, comme chez Boeing, Xerox, MacKinsey, American Express, Bank of America, Ford. Et même dans des industries très conservatrices comme Chevron, grande compagnie pétrolière. Dans cette entreprise, depuis l'année dernière, les avantages sociaux des employés sont également offerts à leurs partenaires, parfois du même sexe, exactement comme s'il s'agissait d'époux. L'association créée par des salariés de Chevron, CLGEA (Chevron Lesbian and Gay Employees Association), a largement contribué à bousculer les mentalités, sur un terrain négligé par les syndicats. Ses membres, tous bénévoles, ont réussi à dénoncer des cas d'homophobie dans certaines raffineries.
La CLGEA n'a pas de reconnaissance officielle dans l'entreprise, mais bénéficie de la bienveillance de la direction. Depuis que le politically correct s'est emparé de la société américaine, il est de bon ton qu'un employeur interdise dans son règlement intérieur les pratiques discriminatoires, tant au recrutement que dans la vie quotidienne du bureau. Et quand les salariés de Chevron se chargent de propager l'éthique de leur employeur sur l'Internet, cela ne peut que servir l'image de l'entreprise.
Également présente sur le Web, Eagle, l'association des gais et des lesbiennes d'IBM, a l'autorisation d'utiliser les courriels et salles de réunion pour diffuser leurs messages anti-homophobie. Dans les télécoms, AT & T s'était fait, dès 1974, le porte-drapeau de la tolérance à l'égard des homosexuels. Son ex-filiale Lucent Technologies a repris le flambeau. Son association Equal a élargi le combat "aux bisexuels et aux transsexuels". Dans les bureaux de Lucent, des autocollants frappés d'un triangle rose indiquent que les homosexuels sont là en terrain amical. Mais pour Katleen, membre bénévole d'Equal, rien n'est gagné pour autant. "Même s'il y a de la part de notre direction une écoute particulière à propos des problèmes d'homophobie, il reste difficile pour un salarié d'oser en parler." Alors, si un employé lui en fait la demande, elle tente de faire débloquer la situation et informe le "bureau de promotion sociale et d'égalité", à la direction des ressources humaines. Celle-ci réunit chaque mois les membres d'Equal et convie également les membres des autres communautés. Car Lucent en abrite pas moins de sept, qui soutiennent femmes, Noirs, handicapés, Hispaniques, Asiatiques et Amérindiens... Leurs membres se défendent de recréer des ghettos à l’interne. Mais, bizarrement, les discriminés ne font pas combat commun.